V. — LA VIE DE MARIANNE
jours abandonnée de son amant. Il ne fait que traverser l'action, et cependant il y a tant de franchise et de sincérité dans son langage, qu'on ne peut se défendre de l'aimer, dès qu'il a parlé. Marianne elle-même, séduite par ce noble désintéressement, ne paraît pas éloignée d'oublier l'infidèle dans un mariage de raison. Mais sa tendresse pour Madame de Miran l'arrête : elle ne peut supporter la pensée d'en être séparée, et c'est par la reconnaissance qu'elle est sans cesse ramenée à son premier amour.
Jamais Marivaux n'a trouvé des accents plus naturels, des couleurs plus fortes et plus vives pour peindre les tourments de la passion dans un cœur blessé ! Quelle vérité de sentiment dans les entretiens de Marianne avec la Warthon, que l'auteur nous a si vite rendue odieuse ! Quelle tristesse résignée dans ces paroles de la pauvre délaissée à sa rivale : « Ne vous affligez pas, Mademoiselle ; vous serez bientôt libres de vous aimer tous deux. Je ne vivrai pas longtemps ; voilà du moins le dernier de tous mes malheurs. »
A ce moment, son amour trompé, ses illusions perdues, ont seuls le pouvoir de la toucher ; elle ne se rappelle même plus qu'elle a retrouvé dans
Madame de Miran, la mère la plus affectueuse et la plus dévouée, et sa douleur la rend ingrate, en s'augmentant du souvenir de toutes ses infortunes passées.
Ce sont ces traits d'un sentiment si profond et si vrai qui feront toujours l'éternelle jeunesse de l'œuvre de Marivaux. Ils seront admirés aussi longtemps qu'il y aura des âmes tendres pour les sentir et pour les goûter.
Cependant une amie véritable vient au secours de la malheureuse jeune fille plongée dans un découragement inexprimable, et cette amie, nous la connaissons, c'est la religieuse, que nous aimons déjà comme la confidente discrète et sympathique de toutes les peines de Marianne.
L'auteur a compris que dans une situation aussi critique, les conseils de Mesdames de Miran et Dorsin seraient impuissants à calmer ce cœur désolé ! Aussi, tout en annonçant depuis longtemps l'histoire de la religieuse , a-t-il attendu jusqu'à la neuvième partie du roman pour la donner, alors qu'elle vient à propos pour distraire de ses chagrins l'amante délaissée, et même pour reculer le retour de Valville qui ne pouvait se faire brusquement.