V. — LA VIE DE MARIANNE
On a reproché, peut-être avec raison, à Marivaux la longueur de cette histoire qui est, en effet, assez intéressante pour nous faire perdre de vue le sujet principal, au moment où l'on désirerait un dénouement. Mais elle est si heureusement placée ; les aventures de Mademoiselle de Tervire, bien qu'essentiellement différentes, répondent si bien aux dispositions de cœur de notre héroïne qu'on oublie vite qu'elles forment presque un roman dans un autre roman, pour admirer cette inépuisable facilité de l'auteur à créer des situations nouvelles, des personnages pour ces situations, enfin des événements qu'on croirait réels, tant ils sont vraisemblables.
Ce ne sont pas des consolations banales que la religieuse apporte à son amie ; elle ne lui prêche pas cette sorte de résignation qui nous ôte la force avec la volonté de lutter contre la destinée. C'est par le récit de sa vie qu'elle l'encourage à faire un meilleur emploi de la sienne. Elle aussi a été malheureuse, mais elle l'a été autrement que sa jeune amie.
Marianne fait remonter la cause de tous ses malheurs à celui de n'avoir pas connu sa mère; Mademoiselle de Tervire lui répond qu'il y en a
un peut-être plus grand, c'est d'avoir eu pour mère une marâtre. Et, dans un tableau d'une vérité saisissante, elle lui fait le portrait de cette mère dénaturée, qui livre l'éducation de sa fille à la domesticité, pour avoir plus de temps à donner à sa toilette et à ses plaisirs.
Mais l'heure de l'expiation arrive pour cette femme qui a méconnu le plus sacré de tous ses devoirs. C'est là, dans ces pages émues, que se retrouve l'auteur de la lettre d'un père sur un fils ingrat. Que d'enseignements dans ce récit où l'art disparaît dans l'éloquence des faits ! La fortune a parfois des retours bien amers, et Madame de Tervire est cruellement punie de l'avoir oublié.
La prospérité l'avait égarée ; maintenant, mais trop tard, la disgrâce l'éclairé, et la nature, outragée dans ses droits les plus respectables, demande sa vengeance à cette enfant si froidement reniée et sacrifiée. C'est elle, c'est Mademoiselle de Tervire, qui portera à sa mère les dernières consolations, non pas dans cet hôtel somptueux si longtemps témoin de son bonheur, mais dans une misérable mansarde meublée, où elle se meurt de douleur, abandonnée par un fils pour qui elle s'est dépouillée.