V. — • LA VIE DE MARIANNE
Cette situation lamentable d'une mère secourue par sa fille qu'elle a si durement traitée, et au contraire, dédaignée par un fils qui eut toute sa tendresse, n'est qu'un épisode de cette émouvante histoire. Bien d'autres touchants tableaux, qui ont fait le charme des contemporains, nous captivent encore aujourd'hui, et tous les éloges qu'on pourrait leur donner, n'en feraient jamais sentir toute la grâce et l'inexplicable attrait.
Pourquoi faut-il que l'auteur se soit brusquement arrêté sur ce chemin que son aimable génie avait tant embelli ? Pourquoi avons-nous à regretter qu'il n'ait pas mis la dernière main à son œuvre ? On sait que la douzième partie de ce roman est tout entière de Madame Riccoboni, qui entra avec infiniment de talent dans la manière et le plan de l'auteur, bien que de temps en temps se fasse sentir l'absence de cette plume délicate et légère à laquelle on doit de si ravissantes choses.
Mais, on l'a vu, il n'était pas dans le caractère de Marivaux de mettre beaucoup de suite dans ses écrits. Il écoutait surtout son démon familier qui lui dictait avec une prodigieuse facilité, des comédies, des drames, des romans, des articles de critique et de morale, et même un traité politique
et historique du gouvernement français, qui n'a pas été réuni à ses oeuvres. Qu'y a-t-il d'étonnant que dans le pêle-mêle de tant de travaux différents, il ait voulu renvoyer à des heures plus reposées un dénouement, d'ailleurs prévu et que Madame Riccoboni n'a donné qu'avec l'assentiment de l'auteur ?
Ce qui doit plus nous surprendre, c'est qu'avec sa mobilité d'humeur, il ait pu travailler pendant seize ans à la composition de la vie de Marianne. Aussi, malgré les quelques taches qui le déparent, ce roman est-il son oeuvre la plus considérable, la plus achevée, et peut-être son titre le plus durable à la postérité.
Qu'importaient au public, qui l'avait accueilli avec la plus grande faveur, les critiques quelquefois justes, mais souvent empreintes d'animosité contre Marivaux ? Il trouvait dans ce livre des sentiments élevés, des caractères honnêtes et un charme qu'il ne rencontrait pas dans la plupart des romans de cette époque.
La Harpe a placé la vie de Marianne au rang des meilleurs romans français, et il a eu raison. Notre auteur a répandu dans son œuvre une sensibilité, une douceur, qui rappelle les pages les plus émou-