V. LA VIE DE MARIANNE
vantes de Clarisse et de Paméla. Aussi sommesnous loin d'accepter le jugement malveillant de Grimm, qui prétend que « si les romans de Marivaux ont été les modèles de Richardson et de Fielding, on peut dire que c'est la première fois qu'un mauvais original a fait faire, des copies admirables. » Les Anglais en jugèrent autrement, eux qui firent un accueil enthousiaste à la vie de Marianne dès l'apparition de la première partie, en 173 1.
Nous n'accepterons pas davantage cette boutade plus spirituelle que juste de Voltaire, le grand dispensateur de la gloire et du ridicule au xvine siècle : « Marivaux, dit-il, passe sa vie à peser des riens dans des balances de toile d'araignée. »
Critique supérieur, quand il n'était pas aveuglé par la passion, l'auteur du Temple du Goût avait, par surcroît, le don de saisir admirablement les côtés vulnérables d'un écrivain et de les mettre en relief dans un de ces jugements qui restent, tout incomplets qu'ils soient, parce qu'ils expriment, dans une forme vive et piquante, ce que d'autres ont pensé. Ainsi s'accréditent beaucoup de malignes appréciations qui, grâce à notre légèreté, se
font une place dans l'opinion et qui la gardent sans retour.
Mais en dépit de ces arrêts injustes, Marivaux a reconquis, dans notre littérature, le rang et l'estime que lui refusaient ses détracteurs, qui n'ont voulu voir en lui que ce qui lui a manqué pour être véritablement un grand écrivain. Nous ne ferons pas difficulté d'avouer qu'à côté des qualités d'un très remarquable talent, la patience, l'intention pénétrante et profonde, et surtout la faculté de donner la vie à tout ce qu'il touche, il manque souvent de goût, de proportion, de mesure, de naturel; il n'a pas toujours l'art de s'arrêter à ce moment précis, unique, décisif, où les caractères s'amoindrissent à vouloir en fouiller tous les replis, où les situations se gâtent en se prolongeant.
Parfois sa passion pour les détails l'entraîne et lui fait négliger les grandes lignes et les grands effets. Tout différent de l'artiste qui conçoit ses figures pour être vues de loin, il compose les siennes pour être vues de près; mais elles n'en sont pas moins animées et ressemblantes, faites pour vivre et pour durer.
Marivaux avait donné, avec le roman de Ma-