VI. — LE PAYSAN PARVENU
rianne, la mesure de son génie dans ce genre d'écrits ; il ne devait pas s'élever plus haut. Il y a là dix années d'une activité surhumaine et presque toujours heureuse. Les chefs-d'œuvre tombent de sa plume comme des fruits savoureux, mûris au soleil d'un brillant été. Nulle défaillance ne se fait sentir dans cet esprit infatigable, qui se délasse d'un roman, en écrivant un autre roman, le Paysan parvenu, et quinze comédies, dont trois surtout font encore le charme des juges délicats.
Comme la vie de Marianne, le Paysan parvenu est l'œuvre d'une âme généreuse, en qui l'amour du bien et le sentiment moral ne sont mêlés d'aucune amertume. Jacob^ est un Gil-Blas honnête homme, né comme l'autre, dans la condition la plus humble, mais prudent, avisé, ferme dans ses desseins, autant que l'est peu le héros de Lesage.
La nature lui a donné un extérieur séduisant et un cœur droit,/et la part qu'elle lui a faite de ce côté est si belle, qu'elle s'est crue dispensée d'y ajouter d'autres dons. Ignorant et pauvre, il est pourtant tourmenté du désir de faire fortune et de se créer une position dans le monde ; mais il
ne veut tenir ces avantages que de son intelligence et d'une conduite irréprochable.
Peut-être lui voudrait-on, avec cette ambition, plus de fierté, plus d'élévation de sentiments. C'est un caractère un peu abaissé, un peu trop asservi aux calculs de ses intérêts personnels, et /son rôle auprès de Mademoiselle Habert, dont il épouse surtout les quatre mille livres de rente, n'est pas de nature à le relever à nos yeux. Et puis, sa bonne mine, sa jolie figure et sa jeunesse, entrent jour une trop grande part dans son avancement. On aimerait mieux qu'il ne le dût qu'à son mérite et à ses efforts.
Nous nous faisons de l'homme qui devient l'artisan de sa fortune et l'enfant de ses œuvres, une idée plus haute, plus noble et plus digne. On se le représente, en effet, mécontent de lui-même, déclassé partout, hors de pair et supérieur à ses égaux, jusqu'à ce qu'il approche du terme de son ambition et de ses rêves, jusqu'à ce qu'il ait trouvé sa place, bien loin de ceux qui ont suivi ses premiers pas.
Ces réflexions qui nous viennent, à la lecture du Paysan parvenu et qui diminuent un peu pour lui notre sympathie, notre estime, Marivaux a dû