‹ Marivaux, moralisteChapitre 6 sur 122 · I. — MONDE DE MARIVAUX ~J · texte numérisé non relu

I. — MONDE DE MARIVAUX ~J

vous plaît. Vis-à-vis de la petite fille de trente ans était une assez grosse et grande femme de cinquante à cinquante-cinq ans, qui nous étalait glorieusement son embonpoint, et qui prenait l'épaisseur de ses charmes pour de la beauté. Mais comme elle est veuve et fort riche, elle avait auprès d'elle un jeune homme, un cadet qui n'a rien, et qui s'épuisait en platitudes pour lui faire sa cour, (i) »

La marquise eût encore continué la piquante revue de ses amis, si l'on ne fut venu prier les invités d'assister à la signature du contrat. Cette grave affaire fut suivie d'un brillant petit souper, qui n'était que le prélude des fêtes du lendemain.

Telle était la société qui accueillit les premiers essais de Marivaux. C'est dans ce milieu tout imprégné de petites grâces et d'innocente raillerie que sa pensée a pris sa forme, qu'elle s'est développée et nourrie, qu'elle a puisé ses inspirations.

Avec un esprit très délié et très fin dans une

(i) Emprunté, pour la plus grande partie, à la comédie des Sincères. 'Scène IV).

âme droite et ferme ; avec le parti pris de n'imiter ni les Anciens ni les Modernes et l'horreur du lieu commun, il se créa cette sorte d'originalité travaillée, tantôt naturelle et tantôt voulue qu'on a cru flétrir en la désignant d'un mot qui fut longtemps pris en mauvaise part, et dont on commence à revenir aujourd'hui. On a dit de tous ceux qui écrivent avec plus de grâce que de force, plus de finesse que de fermeté : c'est du Marivaudage. On n'a pas réfléchi qu'en créant un nom pour caractériser ce genre de style, on accordait à l'auteur qu'on voulait déprécier un honneur bien rare et réservé seulement aux plus grands.

N'est pas original qui veut; et sans aucune intention de rapprochement avec les écrivains de génie, créateurs d'une langue « qu'eux seuls ont parlée, » on peut dire aussi que Marivaux a écrit dans une langue qui n'est qu'à lui, et que pour l'imiter, il faut beaucoup d'esprit, d'imagination et de grâce.

Faisons-nous donc, pour un moment, son contemporain ; vivons avec lui dans ce monde qu'il a voulu peindre et où il a pris ses modèles, et si ses tableaux sont exacts, si sa copie est animée et fidèle, si nous y trouvons bien figurés, les carac-

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