‹ Marivaux, moralisteChapitre 51 sur 122 · VI. — LE PAYSAN PARVENU · texte numérisé non relu

VI. — LE PAYSAN PARVENU

se les faire avant nous. Mais, dès le moment que son héros entre dans la vie avec une occupation servile; qu'il peut accepter l'humiliante dépendance de la domesticité, l'auteur n'est plus le maître d'en faire un modèle de délicatesse et de dignité. Il doit conserver à son caractère quelques traits qui rappellent son ancien métier, sous peine de s'éloigner de la vérité. Ainsi le personnage de Jacob est bien conçu tel qu'il doit être pour un valet qui veut s'enrichir, et toutes les critiques qu'on peut diriger contre cette conception, s'adressent surtout au choix de l'auteur.

Sans doute Jacob serait pour nous bien plus intéressant, si Marivaux en eût fait un jeune ouvrier, pauvre et fier, une espèce de Cléanthe, travaillant le jour pour vivre, et la nuit pour s'instruire, luttant avec un courage héroïque contre les rigueurs d'une condition ingrate, imposant silence à ses passions, et dévoré seulement de celle de s'élever, de faire souche, de laisser à ses enfants une fortune et un nom qui ne doivent rien qu'à de généreux sacrifices.

Mais cette donnée , du temps de Marivaux, aurait peut-être paru hardie et même entachée d'utopie. Aujourd'hui, elle ne serait qu'empruntée

à la plus ordinaire réalité. C'est l'histoire qui se recommence tous les jours et partout en France, au plus bas de l'échelle sociale. A force d'être fréquente et commune, elle est devenue banale. Pouvait-on d'ailleurs s'attendre à plus, d'un auteur qui, dans son théâtre, a constamment placé les valets si près de leurs maîtres?

Tel qu'il est cependant, le roman du Paysan parvenu n'est pas l'œuvre d'un médiocre écrivain. Il fourmille de pages excellentes , de scènes pleines d'entrain et de verve, de portraits dessinés avec cet art ingénieux qui sait fixer les nuances les plus fugitives.

Quel tableau que l'intérieur de ce Turcaret livré à la débauche la plus effrénée, pendant que sa femme s'en console sans mystère avec ses amants, dont elle laisse traîner partout les billets doux ! Notre jeune rustre heureusement ne fait que traverser cette école de scandale ; mais il y reste assez pour nous montrer que la contagion du vice pourra bien l'ébranler, mais non l'entraîner.

Les cajoleries de Geneviève, l'or qu'elle veut partager avec lui , après l'avoir honteusement gagné avec son maître, enfin les belles promesses de celui-ci, s'il veut consentir à épouser la jolie

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