VI. LE PAYSAN PARVENU IOD
soubrette, le jettent dans la plus grande perplexité. « L'honneur, dit-il, plaidait sa cause dans mon âme embarrassée, pendant que ma cupidité plaidait la sienne. »
Dans ce dialogue intérieur, où Jacob se laisse aller à ses réflexions, l'honneur prend peu à peu un accent grave, austère, qui s'impose à sa raison, qui la captive et qui prépare la défaite de la cupidité. C'est toujours le langage simple et naïf d'un paysan, mais d'un paysan qui, dans sa bonhomie et sa rude franchise, s'élève jusqu'à l'éloquence : « Tu verras ton infamie connue de tout le monde ; tu auras ta maison en horreur, et vous ferez tous deux, ta femme et toi, un ménage du diable. Tout ira en désarroi; son amant la vengera de tes mépris. »
Marivaux a saisi avec beaucoup d'art les nuances qui doivent séparer les remontrances des deux interlocuteurs ; lelanga^e^de l'honneur a surtout un caractère^ moral; il ne laisse au jeune paysan aucune illusion sur les promesses trompeuses de la fortune qui le séduit :- le bonheur n'habite pas dans un ménage où les époux ne peuvent s'estimer. La cupidité, au contraire, s'adresse à ses mauvaises passions; elle fait appel à ses instincts
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bas et grossiers. Pour elle, l'honneur n'est qu'une chimère, à l'usage des gens riches, mais qui conduit un pauvre diable tout droit à l'hôpital.
Enfin, rien n'est oublié dans cette petite scène pour fasciner l'honnête Jacob, pas même le sac d'écus, posé devant lui, et qui sera le sien, s'il veut épouser la maîtresse du financier. Voilà qui met sa fragilité à une terrible épreuve. Cependant il résiste, et finit par dire, avec une simplicité un peu crue, toute sa pensée au Turcaret, qui le chasse, en le menaçant de la prison. Mais la mort inattendue de son tyran se charge de mettre Jacob hors de toute inquiétude.
C'est ici qu'on pourrait reprocher à l'auteur d'avoir trop souvent recours à ces sortes d'expédients d'une invention facile et qui n'ont rien à démêler avec l'art de l'écrivain. Nulle part il n'en a tant abusé que dans le Paysan parvenu.
Il me semble que la situation critique de son héros pouvait bien se dénouer autrement, et Marivaux n'y a-t-il pas songé, lorsqu'il nous montre la femme du financier disposée à intervenir en faveur de son domestique, déjà l'objet d'une attention particulière de la part de sa maîtresse ? Mais le châtiment aurait manqué à cette vie de dé-