‹ Marivaux, moralisteChapitre 54 sur 122 · VI. — LE PAYSAN PARVENU IO · texte numérisé non relu

VI. — LE PAYSAN PARVENU IO

cœur servira mieux son ambition que toutes les inspirations de l'égoïsme.

Après le désastre qui l'a jeté sur le pavé de Paris , un heureux hasard l'amène sur le Pont- Neuf, où il aperçoit une dame prise d'un étourdissement. Il s'empresse de la secourir, lui offre son bras et la reconduit chez elle. Cette rencontre assurément n'a rien d'extraordinaire que ses conséquences, puisqu'elle devient l'origine de sa fortune.

Voilà Jacob installé chez les demoiselles Habert, deux sages personnes sur le retour et confites en dévotion. Il entre dans cette pieuse maison en qualité de domestique et il en sortira bientôt comme époux futur de la plus jeune des deux sœurs, celle qu'il a secourue.

Quoi de plus spirituel, de plus piquant et de mieux étudié que le tableau de cet intérieur, où tout se fait en vue de l'amour de Dieu, où les pratiques de piété se mêlent si agréablement aux soins d'une vie confortable et délicate ? On croit entendre ces deux dévotes qui ne se trouvent jamais assez d'appétit, qui font la petite bouche et finalement qui dévorent tout ce qui paraît sur la table, excepté le bouilli, charitablement mis en

réserve pour les pauvres ; après un succulent petit dîner, c'est la prière faite en commun «avec des tons que le sentiment de leur bien-être rend extrêmement pathétique. »

Comme elles s'entendent bien, enfoncées dans de moelleux fauteuils, pour dénigrer le prochain au profit de leur vanité, et faire l'application du sermon de la veille à Madame une telle, qui porte à l'église toujours le même air de coquetterie ; à Mademoiselle *** dont la mise indécente les a scandalisées. C'est effroyable. L'aînée en a eu une distraction qui l'a empêchée de dire ses prières ; elle en demande pardon à Dieu.

Je ne crois pas qu'on puisse porter plus loin l'ironie familière et mordante, l'expression vive et colorée de tous les détails delà vie ordinaire. Mais ce tableau serait incomplet si, à côté de cette dévotion étroite, intolérante et bornée, l'auteur ne nous présentait, dans le personnage de la gouvernante Catherine, cette espèce de dévote qui n'a de la religion que le jargon, qui règle ses discours et ses pratiques sur ses intérêts, et nourrit au fond de son âme des passions d'autant plus ardentes qu'elles ont été longtemps contenues.

Voyez comme elles se trahissent dans cette con-

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