VI. — LE PAYSAN PARVENU III
versation vraiment comique qui s'établit à la cuisine entre Catherine et Jacob. Le pauvre garçon, qui ne s'est jamais vu à pareille fête, ne tarit pas d'éloges sur la cuisine et la cuisinière : « Ah ! le bon pain ! Il n'y a qu'une main dévote qui peut l'avoir pétri. » Et ainsi de tous les mets qui disparaissent comme par enchantement devant son féroce appétit. « Mangez, lui dit Catherine; Dieu veut qu'on vive. » Et Jacob lui répond avec une bonhomie charmante : « Il y a là de quoi faire sa volonté. »
Entre valets, la franchise ne se fait pas attendre ; et la gouvernante, qui voit bien vite tout le parti qu'elle pourrait tirer d'un garçon de si bonne mine, trouve qu'il ressemble « comme deux gouttes d'eau », à défunt Baptiste qu'elle aimait bien et qu'elle a pensé épouser. « Mais Dieu nous l'a ôté, dit-elle avec componction ; il est le maître ; il n'y a pas à le contrôler. »
Ainsi s'entremêlent dans une véritable déclaration, les formules banales d'une résignation hypocrite. Jacob s'y prête de son mieux, parce que son estomac y trouve son compte, et, pendant qu'il achève son repas, Catherine toute fière du chemin qu'elle croit avoir fait dans le cœur de son
nouveau compagnon de cuisine, va savoir ce que pensent de lui les demoiselles Habert et travailler à le fixer dans la maison.
On trouvera sans doute que cette scène rappelle assez bien l'une des plus spirituelles comédies de Marivaux, les Fausses Confidences, où la soubrette joue si complètement le rôle de dupe auprès d'Araminte. De même que Manon, Catherine, avec la meilleure foi du monde, fait auprès de la cadette des deux soeurs le jeu de Jacob, qu'elle espère épouser. Celui-ci, qui porte déjà ses vues plus haut, n'a pourtant pas une idée bien nette de ce qui doit suivre, quand survient le directeur des demoiselles Habert, qui se charge, en irritant l'aînée contre le nouveau valet, de précipiter les événements.
Encore un de ces personnages à placer dans la galerie que l'auteur a réservée aux faux dévots. C'est bien là le directeur jaloux de son autorité, qui couvre des dehors de la religion l'omnipotence de ses conseils. Doucin est son nom, et le caractère a de quoi le justifier.
Marivaux avait réellement beaucoup d'humeur contre les faux dévots. Il en étudie tous les masques; il les montre sous tous les aspects, dans