VI. — LE PAYSAN PARVENU I
constant d'intérêt ; cette présence, ou plutôt, cette action continuelle du héros toujours en scène sous les yeux du lecteur ; cette habile distribution d'une vie entière, aux prises avec les événements les plus divers, et dont pas un n'est inutile à la marche du roman, au développement des caractères; enfin cet esprit si ingénieux et si varié dans sa fécondité, qui anime et vivifie toutes les parties de l'œuvre, sans efforts, sans fatigue, toujours inépuisable dans ses inventions.
Ces éminentes qualités, il est vrai, ne se retrouvent pas toutes au même degré dans le Paysan parvenu. Ainsi Jacob devient peut-être trop vite un homme ■ comme il faut ; le changement est trop rapide et demanderait à être mieux ménagé. On croirait que Marivaux s'est laissé dominer par ses habitudes d'auteur comique, tant les faits s'accumulent, se pressent, se précipitent ! Quelques jours suffisent à son héros pour acquérir une expérience que des années passées dans le monde donneraient à peine à l'homme le mieux préparé pour en profiter. j>
Ce brusque développement, qui serait tout à V ait invraisemblable dans des circonstances ordinaires, peut cependant s'expliquer jusqu'à un cer-
tain point par les heureuses dispositions de Jacob, son vif désir de se former aux belles manières, et surtout par les conditions si différentes où l'auteur a eu l'art de le placer. Passer d'une école de mœurs très relâchées à celle d'une dévotion outrée et ridicule, et en sortir honnête, également éloigné du libertinage qui déprave et de l'hypocrisie qui avilit, prouve au moins une fermeté de principes assez rare dans un jeune homme de vingt ans, et d'un présage favorable pour l'avenir.
Qu'importe, après tout, qu'il se dépouille vite de ses allures campagnardes, s'il demeure fidèle au caractère que nous lui connaissons, s'il garde jusqu'au bout les sentiments d'honnête homme qu'il a montrés jusqu'ici ; enfin si ce concours d'incidents où il s'est trouvé n'a fait que l'affermir dans la bonne voie, que l'éclairer sur ses véritables intérêts, au lieu de l'égarer ? Ne nous a-t-il pas prévenus d'ailleurs qu'il est né observateur et moraliste ; que le talent de lire dans l'esprit des gens et de débrouiller leurs sentiments secrets est un don qu'il a toujours eu, et qui l'a quelquefois bien servi ?
Nous ne voudrions pourtant pas absoudre complètement l'auteur de ce défaut de composition ;