VI. — LE PAYSAN PARVENU I
mais il peut au moins se défendre, sinon se justifier. Où Marivaux nous semble donner prise à des objections plus graves, et auxquelles il serait difficile de répondre, c'est quand il crée un peu au hasard de sa fantaisie des situations dont le moindre inconvénient est de diminuer son héros dans l'estime du lecteur.
Est-ce qu'avec un plan conçu à l'avance il aurait jamais engagé Jacob dans ce ridicule mariage dont il ne pourra l'affranchir que par un moyen vulgaire ? Il est vrai que Mademoiselle Habert devient pour notre paysan la première cause de sa fortune ; mais en cherchant un peu, l'auteur en eût facilement trouvé une autre qui n'imposât pas à un garçon de vingt ans, l'humiliation d'être le mari d'une femme de cinquante.
Marivaux n'était jamais à court de ces sortes d'expédients, et, ce qui le prouve, c'est que quand il reconnaîtra qu'il a fait fausse route, et que ce mariage ne peut mener son héros bien loin, il saura bien imaginer cette rencontre assez peu vraisemblable où Jacob fait preuve d'une adresse à l'épée et d'un courage qu'on ne lui connaissait pas, et dont il use pour sauver la vie au jeune comte de Dorsan, qui devient son protecteur et son ami.
Mais c'est alors qu'il sent plus que jamais la gêne de l'union imprudente qu'il a contractée. Le comte est animé pour lui des meilleures intentions. Neveu du premier ministre, il pourrait le faire arriver à tout, et un riche mariage lui créerait bien vite une position dans le monde ; mais il n'est pas libre ; il est marié, et dans des conditions qui annoncent des sentiments peu délicats.
Si Marivaux a voulu montrer les fâcheuses conséquences d'une union disproportionnée , il a pleinement réussi ; mais alors il ne fallait pas nous donner cette leçon aux dépens du personnage qui ne doit pas cesser d'être pour nous estimable et sympathique.
Qui pourra'désormais s'intéresser à un homme qui n'a pas craint de livrer sa jeunesse et sa liberté en échange de quelques mille livres de rente ? Un superbe parti se présente pour lui : une riche et belle veuve, Madame de Vambures, se sent de l'attrait pour Jacob et veut bien lui accorder sa main, aussitôt qu'il aura obtenu la grande position qu'elle sollicite pour lui. La situation est des plus difficiles ; la moindre indiscrétion peut tout perdre.
Voilà donc notre héros réduit à jouer le plus