‹ Marivaux, moralisteChapitre 59 sur 122 · VI. LE PAYSAN PARVENU I · texte numérisé non relu

VI. LE PAYSAN PARVENU I

triste personnage, obligé de laisser ignorer à Madame de Vambures qu'il ne peut pas l'épouser, tout en ayant l'air d'y aspirer passionnément. On ne saurait concevoir une position plus fausse, plus contraire même au caractère honnête et loyal de notre paysan.

On ne comprend pas non plus que le comte de Dorsan, si dévoué qu'il soit aux intérêts de celui qui lui a sauvé la vie, se prête à des démarches qui ne peuvent aboutir que par la mort de Madame de la Vallée, nom que Jacob avait pris en épousant Mademoiselle Habert. Sur quoi comptet-il donc pour les faire réussir ? Etait-il dans le secret de l'auteur ? Quel homme voudrait poursuivre pour son ami, pour son frère, ou même pour son fils, un mariage qu'il saurait d'avance impossible ? Marivaux s'en tire par le seul moyen qui s'offrait à lui, moyen misérable et peu digne de son esprit, en faisant mourir pleine de vie la femme qui gênait l'avancement de son héros.

Mais ne poussons pas plus loin cette critique. Nous regretterions infiniment d'abuser du petit avantage que nous donne sur lui un écrivain qui a su répandre dans une œuvre même défectueuse tant de charme, de vie et de vérité. Si le person-

nage de Jacob présente quelques taches, quelques signes de défaillance, combien d'autres situations le rachètent et le relèvent à nos yeux !

Qu'on se rappelle seulement son attitude modeste et franche chez le Président, scène qui n'a que le tort de faire penser à Marianne chez le Ministre ; le fier refus qu'il oppose à M. de Fécour, qui fera sa fortune, s'il veut le servir dans ses visées amoureuses ; ses démarches pleines de délicatesse, en faveur de Madame Dorville, dont le marj mourant occupe une place qui lui est offerte et dont il ne veut pas le dépouiller ; enfin la bonté de Jacob pour toute sa famille, pour son frère, qu'il place dans une situation heureuse , après l'avoir mis à l'abri des tracasseries de cette femme acariâtre et dévote dont nous avons parlé ; pour ses neveux, qu'il comble de bienfaits, et même pour le neveu de son premier maître, Beausson, dont il devient le protecteur, après l'avoir servi comme valet.

Son âme s'est raffinée dans le commerce du monde, mais elle ne s'est point gâtée. Pauvre, il était bon ; riche, il est la providence de tous les siens , et une fois devenu l'heureux époux de Madame de Vambures, grand seigneur, propriétaire

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du domaine que son père avait cultivé comme fermier, il sera le conseil, le génie tutélaire de toute la contrée ; il sera le Parvenu généreux et bienfaisant.

Rien, dans le développement de ce caractère, ne nous étonne, parce que l'auteur a eu soin de lui conserver ses qualités natives , même au sein d'une société corrompue et des incroyables tentations qu'il ne lui a pas épargnées. Jacob succomberaitpeut-être aux agaceries de Madame deFerval et de Madame de Fécour ; et c'est par là qu'il reste bien plus vrai pour nous qu'avec l'austérité d'un Caton.J Mais Marivaux n'a pas voulu que son héros fût atteint par ce libertinage dégradant qui déshonore certains romans de cette époque, comme ceux de Crébillon fils, dont il a mis d'ailleurs une critique très sensée et très judicieuse dans la bouche d'un vieil officier.

On pourrait désirer plus de variété et d'invention dans les moyens qu'il emploie pour sauver Jacob des séductions qu'il lui suscite ; mais, enfin, notre parvenu en sort à son honneur, et s'il a un reproche à se faire , c'est d'avoir mis la fidélité conjugale à de pareilles épreuves.

Je ne sais s'il faut prendre l'auteur au mot de

tous les désordres qu'il prête à la haute société de son temps. Ne l'a-t-il pas un peu trop étudiée à travers la licence des salons qu'il fréquentait le plus, de celui de Madame de Tencin surtout, cette prostituée du cardinal Dubois, cette femme qui sut pratiquer avec tant de succès « le grand art d'arriver à la considération sans estime ? » Les familières de cette grande dame ne pouvaient guère être que ces marquises et ces duchesses dont les petits-maîtres parlent avec tant d'impertinence à la Comédie, où Jacob fut si fier d'être conduit par M. de Dorsan. Quelle fatuité dans le dialogue où ces jeunes étourdis font un étalage si ridicule de leurs prétendues bonnes fortunes ! Il y a même dans leur langage des expressions fort déplacées pour des gens bien élevés, et je ne serais pas éloigné de croire que l'auteur a dû charger un peu le tableau.

Marivaux me semble bien plus près de la vérité quand, il décrit les mœurs de la petite bourgeoisie et des financiers. C'est là qu'il se retrouve tout entier, avec cette verve de bonne humeur, cette finesse d'observation , de temps en temps mêlée d'une certaine malice, de traits piquants, de mots heureux, quelquefois profonds. On n'a pas oublié

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