‹ Marivaux, moralisteChapitre 60 sur 122 · VI. — LE PAYSAN PARVENU · texte numérisé non relu

VI. — LE PAYSAN PARVENU

Madame d'Alain, la veuve du procureur et sa fille Agathe ; l'une avec son bavardage indiscret qui dit tout, article par article, en voulant tout cacher; qui blesse les gens dans leur amour-propre, sans méchanceté, de la meilleure foi du monde, entraînée seulement par une intempérance de langage que rien n'arrête, pas même le soin de sa propre réputation, mais bonne commère au fond, et « dont on pouvait mener le cœur bien loin » ; l'autre, Agathe, qui, « à vue de pays, avait du penchant à l'amour ; on lui sentait plus de disposition à être amoureuse que tendre, plus d'hypocrisie que de mœurs , plus d'attention pour ce qu'on dirait d'elle que pour ce qu'elle serait dans le fond ; c'était, dit Jacob, la plus intrépide menteuse que j'aie connue. »

Le portrait n'est pas flatté, et il faut même remarquer qu'en général, dans ce roman, les femmes y sont assez maltraitées. Mais Marivaux ne s'est jamais élevé plus haut dans la peinture d'un caractère. Il lui arrive parfois de s'oublier dans une foule de détails et de réflexions qui font perdre de vue les traits principaux et affaiblissent l'énergie du dessin. Ici, c'est la personne morale qu'il décrit et qu'il rend avec des couleurs fortes et pleines

de vérité. La touche est large, vigoureuse, rapide et comme empreinte de la chaleur d'une impression récente.

L'auteur a dû en rencontrer le modèle dans le monde, pour avoir saisi avec tant de bonheur et de vivacité d'expressions cette physionomie composée des vices les plus contraires à l'idée que nous nous formons ordinairement d'une jeune fille. Ce type heureusement est rare ; mais il est dans la nature, et Molière ne l'eût pas tracé d'une main plus savante et plus ferme.

Marivaux ne traite pas avec plus de ménagements les financiers, dont il semble faire une race à part et vouée fatalement, dans sa pensée, au mépris des honnêtes gens. Il se souvenait sans doute qu'il avait laissé toute sa fortune dans leurs folles spéculations. Un seul cependant trouve grâce devant sa mauvaise humeur et se présente sous des traits avantageux, c'est l'homme qu'il appelle Bono, le bourru bienfaisant, qui n'est peut-être là que pour faire contraste à ce M. de Fécour, âme dure et corrompue, qui règle ses bienfaits sur la somme de plaisirs qu'ils peuvent lui rapporter.

Avec quelle hauteur il accueille cette pauvre jeune femme, qui vient en suppliante lui deman-

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