‹ Marivaux, moralisteChapitre 70 sur 122 · MORCEAUX CHOISIS · texte numérisé non relu

MORCEAUX CHOISIS

Je viens de voir un homme qui attendait un grand seigneur dans son salon; je l'examinais, parce que je lui trouvais un air de probité, mêlé d'une tristesse timide; sa physionomie et les chagrins que je lui supposais m'intéressaient en sa faveur. Hélas ! disais-je en moi-même, l'honnête homme est presque toujours triste, presque toujours sans biens, presque toujours humilié ; il n'a point d'amis , parce que son amitié n'est bonne à rien ; on dit de lui , c'est un honnête homme ; mais ceux qui le disent le fuient, le dédaignent, Je méprisent, rougissent même de se trouver avec lui; et pourquoi ? c'est qu'il n'est qu'estimable.

En faisant cette réflexion, je voyais dans la même salle des hommes d'une physionomie libre et hardie, d'une démarche ferme, d'un regard brusque et aisé ; je leur devinais un cœur dur, à travers l'air tranquille et satisfait de leur visage ; il n'y avait pas jusqu'à leur embonpoint qui ne me cho-

quât. Celui-ci, disais-je, est vêtu simplement, mais dans un goût de simplicité garant de son opulence, et l'on voit bien à son habit que son équipage et ses valets l'attendent à la porte. L'or et l'argent brillent sur les habits de cet autre. Ne rougit-il pas d'étaler sur lui plus de biens que je n'ai de revenu ? Xon, disais-je, il n'en rougit point. Je fais le philosophe ici ; mais si j'avais à faire à lui, je verrais s'il a tort de s'habiller ainsi, et si ses habits superbes ne reprendraient pas sur mon imagination les droits que ma morale leur dispute.

C'était donc dans de pareilles pensées que je m'amusais avec moi-même, quand le grand seigneur entra dans la salle. L'homme pour qui je m'intéressais ne se présenta à lui que le dernier. Sa discrétion n'était pas sans mystère; c'est que son visage indigent n'était pas de mise avec celui de tant de gens heureux. Enfin, il s'avança ; mais le grand seigneur sortait déjà de la salle, quand il l'aborda. Il le suivit donc du mieux qu'il put, car l'autre marchait à grands pas; je voyais mon homme essoufflé tâcher de vaincre, à force de poitrine, la difficulté de s'exprimer en marchant trop vite ; mais il avait beau faire, il articulait fort mal. Quand on demande des grâces aux puissants de ce monde, et qu'on a le cœur bien placé, on a toujours l'haleine courte. J'entendis le grand seigneur lui répondre, mais sans regarder, et prêt à

monter en carrosse ; la moitié de sa réponse se perdit dans le mouvement qu'il fit pour y monter. Un laquais de six pieds vint fermer la portière, et le carrosse avait déjà fait plus de vingt pas, que mon homme avait encore le cou tendu pour entendre ce que le seigneur lui avait dit.

Supposons à présent que cet homme ait de l'esprit. Croyez-vous en vérité que ce qu'il sentit en se retirant, ne valût pas bien ce que l'auteur le plus subtil pourrait imaginer dans son cabinet en pareil cas ? Allez l'interroger , demandez-lui ce qu'il pense de ce grand seigneur. Il vient d'en essuyer cette distraction hautaine que donne à la plupart des grands le sentiment gigantesque qu'ils ont d'eux-mêmes ; ce seigneur , par un ton de voix indiscret et sans miséricorde, vient d'instruire toute la salle que cet honnête homme est sans fortune. Quel est encore une fois l'auteur dont les idées ne soient de pures rêveries, en comparaison des sentiments qui vont saisir notre infortuné ?

Grands de ce monde, si les portraits qu'on a faits de vous dans tant de livres, étaient aussi parlants que l'est le tableau sous lequel il vous envisage (i), vous frémiriez de l'injure dont votre orgueil contriste, étonne et désespère la généreuse fierté de l'honnête homme qui a besoin de vous. Ces pres-

(i) Le tableau sous lequel il vous envisage. Il faudrait : les traits sous lesquels, etc. On n'envisage pas une personne sous un tableau.

tiges de vanité qui vous font oublier qui vous êtes, ces prestiges se dissiperaient, et la nature soulevée, en dépit de toutes vos chimères, vous ferait sentir qu'un homme, quel qu'il soit, est votre semblable. Vous vous amusez , dans un auteur, des traits ingénieux qu'il emploie pour vous peindre. Le langage de l'homme en question vous corrigerait ; son cœur, par ses gémissements, trouverait la clef du vôtre ; il y aurait dans ses sentiments une convenance infaillible avec les sentiments d'humanité dont vous êtes encore capables, et que font taire vos illusions.

Page 1