‹ Marivaux, moralisteChapitre 71 sur 122 · LA PASSION EST SANS PITIÉ · texte numérisé non relu

LA PASSION EST SANS PITIÉ

Je viens de rencontrer, ce soir, dans le détour d'une rue, une jeune fille qui m'a demandé l'aumône ; elle pleurait à chaudes larmes; son affliction m'a touché. Je l'ai regardée avec attention ; je lui ai trouvé de la douceur et des grâces dans la phvsionomie, beaucoup d'abattement, avec un air confus et embarrassé. Son habit, quoique mauvais, marquait une condition honnête. Pourquoi pleurez-vous ? lui ai-je dit. Hélas! monsieur, c'est que je suis dans un état affreux, m'a-t-elle répondu, mais d'un ton qui m'a saisi, et qui marquait une désolation profonde. Là-dessus j'ai été tenté de la laisser, sans lui en demander davantage, pour me sauver de l'intérêt douloureux qu'elle

commençait à m'inspirer pour elle ; mais je n'ai pu me débarrasser de la pitié qu'elle m'avait fait éprouver; il aurait fallu prendre trop sur moi, et ce ménagement pour moi-même m'aurait mis plus mal à mon aise que la plus triste sensibilité pour ses malheurs.

Je l'ai donc tirée à quartier et dans un endroit où je pouvais l'écouter paisiblement Mademoiselle, vous me paraissez dans une grande peine, lui ai-je dit, en lui donnant quelque argent; que vous est-il arrivé?.... Elle ne m'a répondu d'abord que par des sanglots; ses larmes ont coulé avec plus d'abondance ; enfin, s* étant un peu remise :

« Puisque vous avez la bonté de prendre part à « mon affliction, m'a-t-elle dit, je vais vous en « instruire. Je suis une fille de famille ; mon père c avait une charge assez considérable en province. ce Il mourut il y a trois ans ; le jeu avait dérangé « ses affaires, et ma mère est restée veuve, charce gée de trois filles , dont je suis l'aînée. Nous « sommes venues à Paris, ma mère et moi, après « avoir vendu tout ce qui nous restait, pour hâter « la décision d'un procès dont le gain nous réta- « blirait. Il y a dix-huit mois que nous sommes a ici. Notre partie, qui est puissante, et qui préce voit qu'un arrêt ne lui peut être favorable, a eu ce assez de crédit pour le reculer; ces longueurs ce ont consommé ce que nous avions. Dans cette

g extrémité, nous avons tenté de nous jeter aux « pieds de nos juges, pour implorer leur justice ; « mais au palais, nous les avons toujours trouvés « entourés de clients, parmi lesquels nous n'osions « nous mêler, mal vêtues comme nous sommes ; « et chez eux, soit que notre figure ne s'attirât pas « l'attention de leurs domestiques, ou que nous « vinssions à de mauvaises heures, on nous a toute jours dit que ces messieurs étaient absents ou « occupés, de sorte que nous n'avons nul appui. « On néglige de travailler pour nous, parce que (( nous n'avons point de qwoi payer. Enfin, monte sieur, la misère où nous sommes tombées, le oc chagrin, le mauvais air et l'obscurité du lieu où a nous logeons, la douleur de me voir souffrir « moi-même, et le grand âge, ont entièrement « abattu ma mère. Elle est malade, et tout lui « manque ; et moi, qui suis au désespoir de la « voir dans cet état, il faut, monsieur, que je (( combatte encore mon amour et ma compassion « pour elle. Si je les écoute, je suis perdue; un « riche bourgeois m'offre tous les secours poste sibles. Mais quels secours, monsieur ! ils sau- « veraient la vie à celle qui m'est chère, ils désho- « noreraient éternellement la mienne ; voilà mon « état, en est-il de plus terrible? J'aime ma « mère, j'en suis aimée; elle meurt, cela me fait a trembler pour nous deux. Dans mon affliction, « je lui ai dit les offres de l'homme dont je vous

« parle. A mon récit, j'ai cru qu'elle allait expirer a entre mes bras ; elle m'a baignée de ses larmes, « elle a jeté sur moi des yeux tout égarés, et « s'est retournée de l'autre côté , sans me dire a une seule parole. Je ne sais pourquoi je ne l'ai « point pressée de me parler ; il semble que cette « femme vertueuse ait perdu tout courage , et « succombe sous notre malheur ; et moi, je vou- « drais mourir pour être délivrée du péril de la « voir. »

Tout honnête homme sentira combien les discours de cette fille ont dû me toucher. Je lui ai donné ce que j'ai pu; j'ai joint à cela des conseils que j/ai crus les plus convenables, et me suis retiré chez moi presque aussi affligé qu'elle.

Qu'il est triste de voir souffrir quelqu'un, quand on n'est point en état de le secourir, et qu'on a reçu de la nature une âme sensible qui pénètre toute l'affliction des malheureux, qui l'approfondit involontairement, pour qui c'est comme une nécessité de la comprendre et de ne rien perdre de la douleur qui en peut rejaillir sur elle-même ! Juste ciel ! quels sont donc les desseins de la Providence dans le partage mystérieux qu'elle fait des richesses ? Pourquoi les prodigue-t-elle à des hommes sans honneur, nés durs et impitoyables, pendant qu'elle en est avare pour les hommes généreux et compatissants, et qu'à peine leur a-t-elle accordé le nécessaire ? Que peuvent, après cela,

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devenir les malheureux, qui par là n'ont de ressource, ni dans l'abondance des uns, ni dans la compassion des autres ! Mais ces réflexions, qui naissent de mon impuissante médiocrité, m'écartent de celles que me fournit l'aventure de la jeune fille en question.

Homme riche, vous qui voulez triompher de sa vertu par sa misère , de grâce , prêtez-moi votre attention. Ce n'est point une exhortation pieuse, ce ne sont point des sentiments dévots que vous allez entendre; non, je vais seulement tâcher de vous tenir les discours d'un galant homme, sujet à ses sens aussi bien que vous; faible, et, si vous voulez, vicieux; mais chez qui les vices et les faiblesses ne sont point féroces, et ne subsistent qu'avec l'aveu d'une humanité généreuse. Oui, vicieux encore une fois, mais en honnête homme, dont le cœur est heureusement forcé, quand il le faut, de ménager les intérêts d'autrui dans les siens, et ne peut vouloir d'un plaisir qui ferait la douleur d'un autre.

Je vous suppose jaloux de l'estime des hommes, et du droit de vous estimer vous-même. Si vous n'êtes pas ce que je dis, ce n'est plus à vous que je parle, vous n'êtes que la moitié d'une créature humaine ; vous en avez la figure et le penchant au mal; mais vous n'en avez ni la dignité ni la noblesse, et pour lors je m'adresse a d'honnêtes gens, qui, dans une aventure comme la vôtre,

pourraient se démentir, et se livrer à l'amour d'un vice odieux, préférablement au goût de vertu et de générosité qu'ils ont en eux, goût secourable, qu'ils feraient peut-être avorter dans leur âme, qui cependant les presserait, qui les poursuivrait, qu'ils écarteraient, qui reviendrait à la charge, enfin, qu'ils étoufferaient, de crainte de l'aimer, d'y céder, de devenir vertueux, et d'y perdre.

Quoi qu'il en soit, écoutez-moi, si vous le pouvez. Que vous deveniez amoureux d'une femme qui peut se passer de vous, que nulle affaire importante n'expose à la nécessité de vous recevoir; que vous la tentiez par votre opulence; que vous lui inspiriez l'envie d'être mieux; qu'à la vue de votre abondance, il lui naisse des besoins qu'elle n'aurait pas connus ; que vous profitiez de ces besoins imposteurs; que vous jetiez dans son cœur moitié tendresse pour l'amant, moitié faiblesse pour l'homme riche : vous laites mal, vous êtes un mauvais chrétien ; mais à quelque délicatesse près, dont je comprends qu'il est difficile d'écouter le scrupule, vous êtes encore galant homme, suivant le monde.

De même, que la jeunesse et les grâces de la fille dont nous avons parlé vous aient donné de l'amour, ce n'est pas là ce qui m'étonne, et ma charge n'est pas de vous inquiéter là-dessus ; mais que ce visage frappé de désespoir, dont la souffrance a désolé les traits, que ces grâces flétries

par les larmes n'aient pas déconcerté votre amour, ou n'en aient point fait une protection pour cette infortunée ; que cet amour, loin de la plaindre de tant de maux, n'en ait reçu qu'une confiance plus brutale; que la misère la plus féconde en impressions touchantes, ne l'ait déterminé qu'à l'outrage, et non pas aux bienfaits; que vous diraije enfin? qu'à la vue d'un pareil objet, cet amour ne se soit pas fondu en pitié généreuse; qu'en écoutant cette fille , la charité ne vous ait pas attendri sur le péril où l'exposait son malheur; que le découragement, la lassitude qui pouvait la prendre, n'ait pas attiré tous vos égards; que vous ayez pesé son infortune, que vous en ayez compris l'excès, sans en sentir vos désirs confondus, sans être épouvanté vous-même de vous surprendre dans le dessein horrible d'en profiter, voilà ce qui me passe; c'est une iniquité dont je ne sais comment on peut soutenir le poids, c'est une intrépidité de vice que mon imagination ne peut atteindre.

Tvran que vous êtes ! qu'avez-vous dit à cette fille, dont vous avez vu la jeunesse en proie à la fureur des derniers besoins? Malheur à toi que la faim dévore! à qui t'adresses-tu? mon incontinence va prendre avantage de ta misère. Si tes besoins te mettaient moins en prise, tu pourrais n'exciter que ma compassion ; mais ils sont extrêmes, ils me corrompent. Il ne s'agit plus de te

plaindre; ton honneur m'échapperait, si j'étais généreux; je l'attends de ton désespoir que ma dureté va pousser à bout ; et, misérable comme tu l'es, je te vois comme une bonne fortune qui vient s'offrir à ma débauche. Point de secours qui ne fasse ton opprobre; subis toutes les rigueurs de ton sort; achève d'en être la victime. Veux-tu du pain? deviens infâme, et je t'en accorde (i); voilà tout ce que je sens pour toi, voilà le fruit de l'imprudent aveu de ton infortune.

Est-ce là ce que vous avez dit à cette fille ? si ce ne sont pas là vos paroles, du moins ce sont vos pensées. Vos pensées! non, je ne le puis croire; elles ont peut-être menacé de se montrer; mais vous en avez craint la laideur trop affreuse, et vous vous y êtes refusé. Votre âme n'aurait pu supporter la vue d'une méchanceté si distincte; son libertinage n'aurait pu la sauver des remords, de l'horreur d'elle-même, ni des sentiments d'attendrissement qui l'auraient pressée. La victoire aurait été trop sanglante à remporter sur tout cela, et ce n'est enfin qu'en vous étourdissant sur votre action, que vous l'avez commise. Cepen-

(i) Veux-tu du pain? deviens infâme, et je t'en accorde. On ne pouvait résumer d'une manière plus énergique le sens général de ce morceau qui prouve, comme plusieurs belles pages de Marianne, que l'esprit, chez Marivaux, n'exclut pas l'éloquence du sentiment : Pectus est quod facit disert um.

dant, valait-elle que vous dussiez renoncer à la satisfaction d'être content de vous, et étouffer l'honnête homme , pour mettre le monstre en liberté ? Vous me l'avouerez, vos efforts pour détruire l'un vous mettaient mal avec vous-même, vous n'osiez les réfléchir; vos efforts contre l'autre auraient été presque des plaisirs; il y serait entré je ne sais quelle douceur de vous trouver dans l'ordre, exempt de reproche, et comme en état de vous regarder avec quiétude et confiance; il s'y serait mêlé je ne sais quel sentiment de votre innocence, je ne sais quelle suavité que l'àme respire alors, qui l'encourage et lui donne un avantgoût des voluptés qui l'attendent. Oui, voluptés; c'est le nom que je donne aux témoignages flatteurs qu'on se rend à soi-même, après une action vertueuse ; voluptés bien différentes des plaisirs que procure le vice. De celles-là, jamais l'àme n'a satiété ; elle se trouve, en les goûtant,, dans la façon d'être la plus délicieuse et la plus superbe ; ce ne sont point des plaisirs qui la dérobent à elle-même; elle n'en jouit pas dans les ténèbres; une douce lumière les accompagne, qui la pénètre, et lui présente le spectacle de son excellence. Voilà les plaisirs que vous avez sacrifiés à l'avilissement des plaisirs du vice; car que sont-ils qu'un état de prostitution pour l'àme, qu'elle ne goûte et ne se pardonne qu'à la faveur du trouble qui lui voile son infamie ?.... Mais c'en est assez ; ces

réflexions m'ont mené trop loin. Il en naît encore de très importantes de l'aventure de cette fille et de sa mère, qui n'ont pu aborder leurs juges, et dont la pauvreté met les affaires en souffrance.

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