LE SAVETIER PHILOSOPHE
Je viens de voir l'entrée de l'Infante (i). J'ai voulu parcourir les rues pleines de monde. C'est une fête délicieuse pour un misanthrope, que le spectable d'un si grand nombre d'hommes assemblés; c'est le temps de sa récolte d'idées. Cette innombrable quantité d'espèces de mouvements forme à ses yeux un caractère générique. A la fin, tant de sujets se réduisent en un; ce ne sont plus des hommes différents qu'il contemple,, c'est l'homme représenté dans plusieurs milliers d'hommes.
Au milieu de mes réflexions, j'ai aperçu un pauvre savetier qui travaillait d'un sang-froid admirable dans sa boutique. De temps en temps, il
(i) Ventrée de /'infante. Il s'agit de la très jeune princesse d'Espagne, tille de Philippe V. Elle n'avait que cinq ans et demi, lorsqu'elle fut mariée à Louis XV, alors âgé de quinze .ans. Elle vint à Paris, fut logée dans cette partie du Louvre dont le jardin a retenu son nom. Après un séjour de deux ans, une intrigue de cour la fit renvoyer en Espagne. Cette circonstance fixe Lépoque où fut composé le Spectateur. Le renvoi de l'Infante eut lieu en 1725.
jetait ses regards sur cette foule de gens curieux qui s'étouffaient, et il critiquait ensuite leur curiosité, en haussant les épaules d'un air de pitié. Il m'a pris envie de voir de près ce philosophe subalterne, et d'examiner quelle forme pouvaient prendre des idées philosophiques dans la tête d'un homme qui raccommodait des souliers.
Je me suis approché. J'ai fait plus, je lui ai demandé un asile dans sa boutique contre la foule. Comment! lui ai-je dit, vous travaillez, pendant que vous pouvez voir de si belles choses, mon bon homme !
Pardi ! m'a-t-il répondu, monsieur, cela est trop beau pour de petites gens comme nous ; il ne nous appartient pas de voir ces beautés-là ; cela est bon pour vous autres gens qui avez votre pain cuit, et qui avez le temps de consumer votre journée à ne rien faire.- Yovez-vous, monsieur! quand on a de l'ouvrage qu'il faut rendre, sous peine de jeûner sans en avoir envie, le cheval de bronze marcherait de ses quatre pattes, que j'aimerais, mardi! mieux le croire, que de l'aller voir. Les tainéants ne valent rien à suivre; c'est une compagnie qui n'est pas saine pour ceux-là qui n'ont pas le moven d'être comme eux. J'interrompis ce discours d'un sourire... Tenez, ajouta-t-il après, en se retournant, voilà quatre escabeaux dans ma boutique; je suis content comme un roi, avec cela et mes savates, je m'en accommode à mer-
veille, quand je ne m'amuse pas à regarder toutes ces braveries-là. Mais sitôt que je vois tant de beaux équipages, et tout ce monde qu'il y a dedans, mes escabeaux et mes savates me fâchent, je deviens triste, je n'ai pas de cœur à l'ouvrage. Pardi ! puisque Dieu m'a fait pour raccommoder de vieux souliers, il faut aller mon train, laisser là les autres, et vivre bon serviteur du roi et des siens; le reste n'a que faire de moi, ni moi du reste. J'en serai bien mieux, quand j'aurai été courir la prétentaine, et gagner plus d'appétit qu'à moi n'appartient d'en avoir ! Vous ne savez pas ce que c'est que d'être savetier ; cela vous passe.
Ce brute Socrate s'est arrêté là (i) ; je ne lui ai rien répondu, sinon qu'il avait raison. La scène a fini par une petite chanson qu'il a entonnée ; et, ma curiosité satisfaite, je me suis retiré de sa boutique, pour aller butiner quelques nouveautés ailleurs.
l'amateur de gros in-folio
Je m'amusais, l'autre jour, dans la boutique d'un libraire, a regarder des livres. Il y vint un homme
(i) Ce brute Socrate s'est arrêté là. La physionomie de ce brute Socrate est frappante de vérité. Qui n'a pasvu de ces gens du peuple, qui, tout fiers du sacrifice qu'ils font en s'abstenant de courir à une exécution sanglante ou à une fête publique, parlent avec dédain de cette multitude curieuse qu'au fond ils ne seraient pas fâchés d'imiter'r
âgé, qui, à la mine, me parut homme d'esprit grave ; il demanda au libraire, mais d'un air de bon connaisseur, s'il n'avait rien de nouveau. J'ai le Spectateur, lui répondit le libraire. Là-dessus, mon homme mit la main sur un gros livre dont la reliure était neuve, et lui dit : Est-ce cela ? Non, monsieur, reprit le libraire ; le Spectateur ne paraît que par feuilles, et le voilà. Fi! repartit l'autre, que voulez-vous qu'on fasse de ces feuilles-là? cela ne peut être rempli que de fadaises (i), et vous êtes bien de loisir d'imprimer de pareilles choses.
L'avez-vous lu, ce Spectateur? lui dit le libraire. Moi, le lire! répondit-il : non; je ne lis que du bon, du raisonnable, de l'instructif, et ce qu'il me faut n'est pas dans vos feuilles. Ce ne sont ordinairement que de petits ouvrages de jeunes gens qui ont quelques vivacités d'écolier, quelques saillies plus étourdies que brillantes, et qui prennent les mauvaises contorsions de leur esprit, pour des façons de penser légères, délicates et cavalières. Je ne suis point curieux d'originalités puériles.
En effet, je suis du sentiment de monsieur, dis-je alors, en me mêlant de la conversation ; il parle
(i) Que voulez-vous qu'on fasse de ces feuilles-là? cela ne peut être rempli que de fadaises. On reconnaîtra ici quelques-unes des idées que Paul-Louis Courier a développées depuis avec bonheur dans son fameux pamphlet des pamphlets ; c'est le même tour d'esprit et le même goût de fine plaisanterie qui ont fait la fortune du célèbre et malheureux satirique de notre âge.
en homme sensé; pures bagatelles que des feuilles! La raison, le bon sens et la finesse, peuvent-ils st trouver dans si peu de papier? Ne faut-il pas un vaste terrain pour les contenir? Un bon esprit s'avisa-t-il jamais de penser et d'écrire autrement qu'en gros volumes ? Jugez de quel poids peuvent être des idées enfermées dans une feuille d'impression que vous allez soulever d'un souffle; et quand même elles seraient raisonnables ces idées, est-il de la dignité d'un personnage de cinquante ans, par exemple, de lire une feuille volante, un colifichet? Cela le travestit en petit jeune homme, et déshonore sa gravité; il déroge. Non, à cet âge-là, tout savant, tout homme d'esprit ne doit ouvrir que des in-folio, de gros tomes, respectables par leur pesanteur, et qui, lorsqu'il les lit, le mettent en posture décente ; de sorte qu'à la vue du titre seul, et retournant chaque feuillet du gros livre, il puisse se dire familièrement en lui-même : Voilà ce qu'il faut à un homme aussi sérieux que moi, d'une aussi profonde réflexion. Là-dessus il se sent comme entouré d'une solitude philosophique dans laquelle il goûte en paix le plaisir de penser qu'il se nourrit d'aliments solides, dont le goût n'appartient qu'aux raisons graves. Eh bien! monsieur, qu'en dites-vous ? n'est-ce pas là votre pensée ?
Ce discours surprit un peu mon homme. Il ne savait s'il devait se fâcher ou se taire ; je ne lu1
lÔO MARIVAUX MORALISTE
donnai pas le temps de se déterminer. Monsieur, lui dis-je encore en lui présentant un assez gros livre que je tenais, voici un Traité de Morale; le volume n'est pas extrêmement gros, et à la rigueur on pourrait le chicaner sur la médiocrité de sa forme; mais je vous conseille pourtant de lui faire grâce en faveur de la matière ; c'est de la morale, et delà morale déterminée, toute crue. Malepeste ! vous voyez bien que cela fait une lecture importante, et disrie du fleçme d'un homme sensé. Peutêtre même la trouverez-vous ennuyeuse, et] tant mieux, à notre âge, il est beau de soutenir l'ennui que peut donner une matière naturellement froide, sérieuse, sans art, et scrupuleusement conservée dans son caractère. Si l'on avait du plaisir à la lire, cela gâterait tout ; voilà une plaisante morale que celle qui instruit agréablement ! tout le monde peut s'instruire à ce prix-là. Ce n'est pas tant l'utile qu'il lui faut, que l'honneur d'agir en homme capable de se fatiguer pour chercher cet utile, et la vaste sécheresse d'un gros livre fait justement son affaire.
Chacun a son goût, et je vois bien que vous n'êtes pas du mien, me dit alors le personnage, qui se retira mécontent et décontenancé, et que peut-être notre conversation réconciliera dans la suite avec les brochures ; excepté, sans doute, avec les miennes, qui peuvent ne le pas mériter. Ce sera du moins avec celles des autres.