‹ Marivaux, moralisteChapitre 73 sur 122 · QUELQUES MOTS SUR LES LETTRES PERSANES · texte numérisé non relu

QUELQUES MOTS SUR LES LETTRES PERSANES

Avant de finir cette feuille je ne puis m* empêcher de dire un mot d'un livre que je lisais ce matin, intitulé les Lettres Persanes. Je n'er^ ai encore lu que quelques-unes, et par celles-là je juge que l'auteur est un homme de beaucoup d'esprit ; mais entre les sujets hardis qu'il se choisit, et sur lesquels il me paraît le plus briller, le sujet qui réussit le mieux à l'ingénieuse vivacité de ses idées, c'est celui de la religion et des choses qui ont rapport à elle. Je voudrais qu'un esprit aussi fin que le sien eût senti qu'il n'y a pas un si grand mérite à donner du joli et du neuf sur de pareilles matières, et que tout homme qui les traite avec quelque liberté, peut s'y montrer spirituel à peu de frais. Non que, parmi les choses sur lesquelles il se donne un peu carrière, il n'y en ait d'excellentes en tout sens, et que même celles où il se joue le plus ne puissent recevoir une interprétation utile ; car enfin, dans tout cela je ne vois qu'un homme d'esprit qui badine, mais qui ne songe pas assez qu'en se jouant il engage quelquefois un peu trop la gravité respectable de ces matières. Il faut là-dessus ménager l'esprit de l'homme, qui tient faiblement à ses devoirs, et ne les croit presque plus nécessaires, dès qu'on les lui présente d'une façon peu sérieuse.

L'auteur, par exemple, blâme les lois de l'Europe contre ceux qui se tuent eux-mêmes ; il les appelle injustes et furieuses ; il veut qu'on laisse à l'homme le droit de sortir de la vie, quand elle lui est à charge ; il dit que cet homme, en se défaisant, ne fait que changer les modifications de sa matière, et rendre carrée une boule que les lois de sa création avaient faite ronde.

De l'air décisif dont il parle, on croirait presque qu'il est entré de moitié dans le secret de cette même création ; on croirait qu'il croit ce qu'il dit, pendant qu'il ne le dit que parce qu'il se plaît à produire une idée hardie.

Quoi qu'il en soit, je crois que j'achèverai son livre avec autant de plaisir 'que je l'ai commencé (i).

lettre d'un pere qui se plaint de l'ingratitude de son fils

« Monsieur le Spectateur,

« Je ne vous demande point de mettre cette lettre dans vos feuilles ; je ne sais point faire de

(i) Je crois que f achèverai son livre avec autant de plaisir que je Vai commencé. On ne parlait alors que des Lettres Persanes; c'est ce qui explique une digression si brusque et si imprévue; c'est ce qui dut la justifier, quand même on n'y eût pas trouvé sur une erreur d'un admirable écrivain un jugement plein de mesure, qui depuis a été ratifié par tous les gens sages.

lettres qui méritent d'être imprimées. Je vous prie seulement d'avoir la bonté, dans un- de vos discours, de traiter de la situation où je suis. Si vous aimez à secourir les gens qui sont malheureux, vous ne pouvez donner du secours à personne qui soit plus digne de compassion que moi.

g Je suis infirme, accablé d'années, relégué à la campagne, où l'on a livré ma vieillesse à la discrétion de deux ou trois domestiques sans charité pour mon âge ni pour mes infirmités, qui m'oublieraient toujours si je n'étais importun, et dont il faut que j'impatiente la brutalité, pour en arracher quelque attention à mes besoins. L'on ne m'a laissé auprès d'eux d'autre appui que la pitié que je devrais leur inspirer ; mais je leur en inspire bien peu, et ils abusent cruellement de l'oubli non moins cruel où m'a laissé leur maître. Hélas ! ce qui m'afflige le plus, ce qui fait toute l'amertume de mes peines, c'est que ce maître dont je parle, vous le dirai-je, monsieur ? c'est qu'il est mon fils. Je suis sûr que mon état vous touche ; mais quelque bon cœur que vous ayez, vous ne sauriez comprendre toute ma misère ; il faut être à ma place, il faut être père pour en sentir toute l'étendue.

« C'est sans doute un étrange malheur que d'être à mon âge rebuté de tout le monde, ou de se voir à la merci de l'humanité des étrangers, de gens qui ne sont ni vos amis ni vos parents ; de ne trouver personne qui s'intéresse- véritablement à

vous, et qui vous aide à supporter ce reste de vie languissante, où vous ne pouvez plus rien pour vous, où vous êtes à charge à vous-même. Dans de pareilles extrémités un homme est fort à plaindre. Enfin il souffre beaucoup, et puis il meurt. Eh bien ! monsieur, soyez-en persuadé, l'infortune de cet homme-là n'est rien auprès de la mienne, s'il n'a point d'enfants, si Dieu ne l'a pas fait le père d'un fils qui l'abandonne. Xon, ce n'est rien que d'être délaissé des autres hommes, de n'avoir à se plaindre que de leur peu de compassion ; il n'est pas étonnant qu'ils soient durs, impitoyables; vous ne leur êtes rien. Ce sont des indifférents, des inconnus que vous pressez d'être généreux ; ils ne veulent pas l'être pour vous, ils le sont peutêtre pour d'autres, et si vous ne souffriez pas, vous n'en exigeriez rien.

« Mais, monsieur, vous imaginez-vous bien ce que c'est qu'un fils ? Savez-vous comment on le regarde, ce qu'on en attend, ce qu'il vous est ? Est-il pour vous un homme comme un autre ? Ah ! c'est ici que les expressions me manquent, c'est ici que mon cœur est saisi, et que j'éprouve une souffrance 'qui n'est point de la douleur, qui n'est point du désespoir, mais quelque chose de plus cruel que tout cela. Oui, l'on vit encore, il reste encore du courage et des forces, quand on sent de la douleur et du désespoir ; et moi, monsieur, je ne vis plus, je ne tiens plus à la vie que

par un sentiment de tristesse qui me pénètre, qui confond et qui glace mon âme, qui ne me laisse ni crainte ni espérance, qui m'anéantit. Les hommes aujourd'hui me rejettent et m'abandonnent, et ce n'est encore là qu'être rejeté et abandonné des hommes ; mais mon fils me rejette et m'abandonne comme eux, et c'est être rejeté et abandonné de la nature entière. Il était mon unique appui, il était pour moi une ressource dont rien ne semblait pouvoir me priver, qui ne dépendait ni de la faveur ni de l'humanité des hommes. Que mon fils fût généreux ou non, la nature, les préjugés même, l'éducation qu'on donne à ses enfants, la tendresse qu'on a pour eux, l'habitude qu'ils prennent de respecter leur père, tout me garantissait l'amour de mon fils ; tout m'assurait que cet amour était mon bien ; tout dans son cœur devait m'excepter des autres hommes ; eût-il été sans honneur pour eux, tout le liait à moi comme tout me liait à lui. Fût-il né l'homme du monde le plus haïssable, eussé-je été capable de le haïr, en aurais-je moins senti que j'étais son père ? Nos enfants, pour nous éprouver sensibles, ont-ils besoin de le mériter, d'être bons et aimables ? Hélas ! que font sur nous leurs vices, qu'affliger notre amour sans le rebuter ?

a Oui, mon fils, de l'état déplorable où vous m'avez mis, de cet état d'abattement où je languis, c'est mon amour qui s'élève ; vous n'avez

pu me l'ôter ; c'est lui qui se plaint de vous; il ne m'est dur de vivre encore que parce que je vous aime toujours. Non, je ne souffre que parce que c'est vous qui me maltraitez. Votre cœur ne me connaît plus, et ma tendresse subsiste encore; je n'ai pu cesser d'être votre père, comment avezvous fait pour cesser d'être mon fils ? Il n'y a donc plus rien qui tienne à moi dans la nature; tout s'y est donc séparé de moi. Je n'y vois plus qu'un désert ; j'y suis seul, ignoré de tout l'univers, de mon fils que je regrette, que j'appelle à mon secours, et qui m'ignore comme tout le reste des hommes.

« Cependant, monsieur, qu'ai-je fait contre ce fils? De six enfants que j'avais il me resta seul. Je n'étais pas riche ; mais je l'aimais tendrement, et dans l'éducation que je lui donnai, mon économie et l'industrie de mon amour me tinrent lieu de richesses. Il répondit à mes soins. Je l'envoyai à Paris y suivre le barreau; je m'ôtais presque le nécessaire pour l'y soutenir ; il y fit effectivement des progrès et s'acquit l'estime de tous ceux qui le connaissaient. Comme il était assez bien fait, et qu'on le voyait laborieux, une riche dame, dont il faisait les affaires, eut si bonne opinion de lui, qu'elle lui offrit sa fille, pourvu qu'en se mariant il eût du moins un bien médiocre. Ce bien médiocre était entre mes mains; il consistait en deux petites terres qui venaient, partie de mon patri-

moine, partie de mes épargnes, et dont le revenu avait servi à l'avancer et à me faire vivre. Il me transmit la proposition de la dame, me marqua tous les avantages du parti qu'on lui offrait, et me dit que sa fortune était entre mes mains. Hélas! elle ne pouvait être plus assurée. Je partis pour Paris, et je convins tout d'abord de lui donner la moitié de ce que j'avais, et de lui assurer l'autre.

« Son mariage se fit quelque temps après. Il quitta le barreau pour des emplois qui paraissaient meilleurs. Sa femme mourut en mettant un enfant au monde. Je perdis beaucoup; elle m'aimait, et sa mémoire me sera toujours chère. Quatre ou cinq mois après cette mort, mon fils eut besoin d'une somme considérable d'argent pour certaines spéculations; il en emprunta, mais il lui en manquait encore. J'étais alors content de lui. Je suis né simple et plein de franchise ; je le croyais plus amoureux de mon repos que moi-même, et en vendant ce qui me restait pour achever sa somme, j'imaginais seulement que c'était un bien qui changeait de nature sans changer de maître.

« Je le vendis donc , suivant son envie , et cela sans prendre aucune précaution pour moi ; la chose se fit entre nous deux seulement. L'argent en fut employé d'après ses vues ; elles réussirent au-delà même de ses espérances. Le voilà donc devenu puissant. Il voulut alors jouir sans

travailler davantage. Sa maison prit une autre face; il se jeta dans les plus grands airs; des amis plus considérables succédèrent à ceux qu'il avait eus d'abord; il se défit insensiblement de ces derniers, dont les relations lui paraissaient alors trop bourgeoises. Il commença enfin à rougir de moi.

« Je m'en aperçus; mais d'abord je crus me tromper. Vers le même temps je tombai malade, et je vis qu'il me négligeait dans le cours de ma maladie ; ses domestiques, à son exemple, me négligèrent aussi; cela me chagrina sérieusement. Je le fis prier de venir dans ma chambre, où il n'était pas entré depuis quatre jours; il y vint; je me plaignis à lui du peu de soin qu'on avait de moi. C'est que vous êtes un peu difficile, mon père, me répondit-il. Voilà la première fois que vous me le dites, lui repartis-je, et votre réponse m'étonne. Ce n'était pas trop la peine de m'envoyer chercher pour me quereller, comme vous faites tout le monde, me dit-il là-dessus ; on a soin de vous tout autant qu'on le peut; cependant vous vous plaignez toujours. Que faire à cela? tâchez de vous remettre ; quand votre santé sera meilleure, je vous conseille d'aller demeurer à la campagne ; vous y serez plus tranquille qu'ici, vous y vivrez à votre fantaisie; je me trouve dans un genre de vie qui ne vous convient pas. De cette manière, nous ne nous gênerons ni l'un ni l'autre.

« Il sortit après ce discours, pendant qu'un

valet, qui l'avait entendu, tournait la tête pour rire et se moquer de moi. Le procédé de mon fils m'avait frappé, l'action de ce valet me perça le cœur. Je vis ce que j'allais devenir, je compris que je n'étais plus qu'un étranger dans la maison de mon fils, et qu'enfin lui et moi nous étions deux. Je fus encore quelques jours au lit; je me levai ensuite; mes forces revinrent un* peu; je m'habillai du mieux que je pus. On allait dîner, j'entendis sonner, et j'appelai quelqu'un pour m'aider à descendre. On me répondit, mais personne ne vint; j'essavai donc de descendre en me soutenant avec une canne, et j'étais déjà à la moitié de l'escalier, quand mon fils parut à la porte de son appartement : Que faites-vous là ? me dit-il d'un ton rude ; quelle fantaisie vous prend? j'ai du monde; êtes-vous en état de paraître ? Avez-vous peur qu'on ne vous envoie pas à manger chez vous ? Remenez mon père, ajoutat-il en s'adressant à un valet de chambre, et puis il rentra. Pour moi je restai immobile, et les larmes me vinrent aux yeux.

« Ce valet de chambre fit semblant de m'aider à remonter, en me disant que j'étais encore vert pour mon âge. Je ne répondis rien à la raillerie d'un domestique qui faisait sa charge en m'insultant ; la douleur me rendait muet. Je rentrai chez moi comme un homme qui ne sait plus où il est; je me trouvai mal, et je demandai du vin ; on

ne m'en apporta qu'un quart d'heure après , avec un potage froid dont je ne goûtai pas, non plus que du reste de mon dîner qui vint trop tard.

« J'achevai la journée dans la plus accablante contusion de pensées qu'on puisse imaginer ; mes soupirs à tout moment se confondaient avec mes pleurs : Où irai-je ? disais-je ; je n'ai plus rien qui soit à moi, je me suis dépouillé de tout. Cependant je résolus, en me couchant, de sortir le lendemain de chez mon fils ; je ne pouvais plus y respirer, j'y étouffais. Je me proposais d'aller trouver un de nos amis, de lui confier ma situation, de lui demander du secours, un conseil du moins dans mon affliction. Dans ce dessein, je me levai le lendemain plus tôt qu'à mon ordinaire, et je m'habillai. Apparemment qu'on alla le dire à mon fils ; car il entra dans ma chambre au moment où j'allais sortir.

« Où allez-vous, mon père ? me dit-il. Chercher, lui répondis-je, quelque ami charitable qui me donne du pain de bonne grâce. Vous savez que je n'en ai plus, ma tendresse pour vous m'a tout ôté. Quel raisonnement ! me répondit-il ; que les gens de votre âge ont de caprices ! Vous voilà donc bien scandalisé de ce que je vous ai dit hier matin ! Mon fils, repartis-je, je suis assez consterné ; laissez-moi aller sans me répondre ; vous n'êtes plus en état de me parler ; toutes les paroles

que vous prononcez sont autant de coups de poignard pour moi ; vous n'en connaissez pas la force, elles me tuent. Finissons toutes ces explications, dit-il alors avec vivacité ; vous avez tort, mon père. Il est mille choses que vous auriez pu vous dire à vous-même. Vous êtes dans un âge avancé, vous avez presque toujours vécu dans une petite ville de province, et vos idées, vos manières de faire, vos usages, sont si différents de ce qui se passe dans le monde, que vous auriez dû vous dégoûter le premier de la compagnie de ceux qui viennent ici ; mais vous ne sentez point cela, et je le sens, moi. Le bel agrément pour votre fils de vous voir converser avec des gens d'un certain rang, polis et délicats, que vous faites rire, et à qui votre simplicité donne la comédie ! Voilà pourtant ce qui en est ; pensez-vous que cela me soit fort avantageux ? Je suis un homme de fortune, n'est-il pas vrai ? Eh bien ! à quoi bon l'apprendre à ceux qui ne le savent pas ? C'est'cependant ce qui saute aux yeux, dès qu'on vous voit ; et, malgré cela, vous avez la manie de vouloir toujours vous montrer. Ainsi ne nous querellons point, mon père ; il n'est pas nécessaire d'aller rompre la tête à personne de vos plaintes. Je vais donner ordre qu'on vous conduise dès ce moment à ma maison de campagne ; vous y serez le maître et dans votre centre ; de temps en temps j'irai vous voir, et rien ne vous manquera. Adieu,

je vous quitte ; vous allez partir, et moi je sors pour mes affaires.

« C'est ainsi, monsieur, que mon fils se sépara de moi. Il me quitta sans m'embrasser, sans qu'il lui échappât le moindre mot de douceur, si ce n'est celui de père, que sa bouche prononçait, et que son cœur ne sentait pas ; il se retira sans être touché ni de l'abattement où il me laissait, ni du triste silence que je gardai, ni des larmes qu'il vit couler de mes yeux. Ensuite on vint prendre mes hardes, on me dit de descendre,, et je fus mis presque sans sentiment dans une chaise qui me conduisit à cette campagne, où je languis depuis près de deux ans, où mon fils n'est point venu, comme il me l'avait promis, enfin où je vis dans une privation entière de toute consolation, et souvent même de toutes les choses nécessaires à la vie. »

l art de se faire payer d un mauvais débiteur

(( Monsieur le Spectateur,

a Zélé comme vous l'êtes pour le public, je ne doute pas que vous ne lui fassiez un présent de ma lettre ; elle sera très courte, et j'y donne le secret de se faire payer de certains débiteurs (i), très

(i) J'y donne le secret de se faire payer de certains débiteurs. Le fiscal, dans YHéritier du village, nous a déjà

honnêtes gens d'ailleurs, très généreux, et les meilleurs cœurs du monde, mais qui, dans le cas dont il s'agit, par je ne sais quelle bizarrerie d'humeur, ne font aucun usage de leur bon caractère, et ne peuvent se résoudre à payer leurs dettes. Empruntez d'eux, vous ne sauriez leur faire un plus grand plaisir; demandez-leur ce qu'ils vous doivent, il n'y a plus personne, vous les glacez, les voilà perclus de tout sentiment. Qu'est-ce que c'est que l'homme ? quel assortiment de vices comiques avec les plus aimables vertus ! Mais ce n'est point mon affaire de réfléchir là-dessus. Je dirai seulement que nous sommes des animaux bien singuliers. Bref, il n'y a que trois heures que j'avais un de ces débiteurs dont je parle. Il me devait depuis deux ans une somme assez considérable ; je l'ai prié en deux occasions de s'acquitter. Néant ; il m'a toujours remis, et moi j'ai toujours patienté, parce que je connaissais mon homme, et l'infirmité de son caractère à cet* égard ; je savais bien qu'il n'y avait pas de mauvaise volonté dans son fait. Or, hier, il m'est survenu une petite affaire dans laquelle il me faut de l'argent : si je vais proposer à un tel de me payer, ai-je dit ce

appris ce secret; il a mis en action ce qui est ici recommandé comme précepte. Au reste, le principal mérite de cette courte plaisanterie est de venir à propos pour égayer un peu le lecteur, qu'a dû profondément émouvoir la lettre précédente.

matin en moi-même, il me semble que je l'entends : Je n'ai pas un sou, me répondra-t-il. Comment ferai-j e ? La nécessité donne de l'industrie. Làdessus, continuant à me parler, j'ai dit : Mon homme se déplaît à rendre, c'est un grand défaut; mais il aime à prêter, c'est une fort bonne qualité. Eh bien ! de quoi m'embarrassé-je ? sa bonne qualité va me faire raison de son défaut ; allons, allons, mon argent est dans ma poche. En effet, j'ai prié un de nos amis communs d'aller lui emprunter justement ma somme ; il y est allé tout en riant de mon idée, il a exécuté sa commission. Je n'ai ici que les deux tiers de cet argent ; mais prenez toujours ; dans un instant je vais vous envoyer le reste, lui a dit l'autre d'un air aisé ; là, de cet air noble, qui met l'obligation qu'on va nous avoir sur le pied d'une chose indifférente, et tout à fait naturelle. Adieu,, mon ami, a-t-il ajouté d'une façon distraite ; vous allez recevoir le surplus. Notre ami est venu m'apporter l'argent ; nous sommes allés ensuite chez lui, où le reste était déjà arrivé ; et moi, du même pas, je suis allé chez mon débiteur lui rendre son billet, en lui apprenant ma petite intrigue, et je l'ai laissé tout consterné de n'avoir fait qu'une restitution, au lieu d'avoir rendu un service gratuit. Le pauvre homme ! »

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