REFLEXIONS SUR L EDUCATION
J'ai dîné aujourd'hui dans une maison où il y a quatre enfants ; j'en sais le compte bien exactement; car le père et la mère les ont tous fait passer en revue devant nous. L'un est un jeune homme de dix-sept à dix-huit ans, qui sort du collège. Je ne lui ai pas entendu prononcer un mot, tant que le père a été avec nous ; il n'a parlé que par révérences, à la fin desquelles je voyais qu'il regardait timidement son père, comme pour lui demander si, en saluant, Û s'était conformé à ses intentions. Le père a disparu pour quelques moments ; j'avais bien jugé que sa présence tenait l'âme de son fils captive, et j'étais bien aise de voir un peu agir cette âme, quand elle, était libre, et quand on la laissait respirer; j'ai donc interrogé ce jeune homme d'un air d'amitié. Le pauvre enfant, par la volubilité de ses réponses, a semblé me remercier de ce que je lui procurais le plaisir de parler. Il se pressait de jouir de sa langue. Je ne sais comment il faisait; mais il avait le secret de répondre à ce que je lui disais, sans qu'il se donnât le temps de m'écouter; car il parlait toujours. Il n'y a qu'un homme qu'on a depuis longtemps forcé à être muet qui puisse en faire autant. Il commençait un récit, quand le père, en toussant, s'est fait entendre dans la chambre prochaine ; le bruit de cette redoutable
poitrine a remis la langue du jeune homme aux fers; j'ai vu la joie, la confiance et la liberté fuir de son visage, il a changé de physionomie; je ne le reconnaissais plus. Le père est entré, et je riais de tout mon cœur de ce qu'il ne sait pas qu'il n'a jamais vu le visage de son fils. En vérité, il ne le reconnaîtra pas lui-même, si jamais il le surprend avec la phvsionomie qu'il avait en me parlant. Or, je vous demande après cela, s'il y a apparence qu'il soit mieux au fait de son esprit et de son cœur.
« Qu'un enfant est mal élevé, quand, pour toute éducation, il n'apprend qu'à trembler devant son père? Dites-moi quels défauts le père pourra corriger dans son fils, si ceux qu'il a apportés en naissant lui sont inconnus et n'osent se montrer; si, pour ainsi dire, effrayés par son extrême sévérité, ils se sont sauvés dans le fond de l'âme ; s'il n'a fait de ce fils qu'un esclave qui soupire après la liberté, et qui en usera comme un fou, quand il l'aura.
« Voulez-vous faire d'honnêtes gens de vos enfants? ne soyez que leur père, et non pas leur juge et leur tyran. Et qu est-ce que c'est qu'être leur père? c'est leur persuader que vous les aimez. Cette persuasion-là commence par vous gagner leur cœur. Nous aimons toujours ceux dont nous sommes sûrs d'être aimés. Quand vos enfants vous aimeront, quand ils regarderont l'autorité que vous
conserverez sur eux, non comme un droit odieux que les lois vous donnent, et dont vous êtes superbement jaloux, mais comme l'effet d'une tendresse inquiète, qui veut leur bien, qui semble les prier de ce qu'elle leur ordonne de faire, qui veut plus obtenir que vaincre, qui souffre de les forcer, bien loin d'y prendre un plaisir mutin, comme il arrive souvent; oh! pour lors vous serez le père de vos enfants; ils vous craindront, non comme un maître dur, mais comme un ami respectable et par son amour, et par l'intérêt qu'il prend à eux. Ce ne sera plus votre autorité qu'ils auront peur de choquer, ce sera votre cœur qu'il ne voudront pas affliger ; et vous verrez alors avec quelle facilité la raison passera dans leur âme, à la faveur de ce sentiment tendre que vous leur aurez inspiré pour vous. Pardon, mon cher, de toutes mes réflexions; j'avais un père qui m'apprit à réfléchir, et qui ne prévoyait pas que je dusse un jour faire un journal et le gâter par là.
« Je vis encore deux petits enfants de sept à huit ans chacun, et qui me parurent de très jolies machines; je les appelle machines, parce qu'on les avait seulement dressés à prononcer quelques paroles, comme, je suis votre serviteur, vous me faites bien de l'honneur, etc., ce qui ne me plut guère. Eh! mon Dieu, dussent les enfants ne répondre que des impertinences, laissons-les avoir des pensées en propre. A quoi leur sert ce qu'ils répètent
en perroquets? Ecoutons leurs impertinences, et disons-leur après : Ce n'est pas cela qu'il faut dire. Rien ne rend leur esprit plus paresseux que cette provision de petites phrases qu'on leur donne, et à laquelle ils s'attendent.
UNE BOXXE MÈRE
Que de tendresse elle avait pour ses enfants ! Je ne ne me souviens pas de l'avoir jamais regardée comme une personne qui avait de l'autorité sur moi ; je ne lui ai jamais obéi parce qu'elle était la maîtresse, et que je dépendais d'elle; c'était l'amour que j'avais pour elle qui me soumettait toujours au sien. Quand elle me disait quelque chose, je connaissais sensiblement que c'était pour mon bien; je voyais que c'était son cœur qui me parlait. Elle savait pénétrer le mien de cette vérité, et elle s'y prenait pour cela d'une manière qui était proportionnée à mon intelligence, et que son amour pour moi lui enseignait sans doute; car je la comprenais parfaitement, tout jeune que j'étais, et je recevais la leçon avec le trait de tendresse qui me la donnait. De cette manière, mon cœur était reconnaissant aussitôt qu'instruit, et le plaisir que j'avais à lui obéir m'affectionnait bientôt à ses leçons mêmes.
Si quelquefois je n'observais pas exactement ce qu'elle souhaitait de moi, je ne la voyais point
irritée; je n'essuyais aucun emportement, aucun reproche dur et menaçant , aucune de ces impatiences, de ces vivacités de tempérament, qui entrent de moitié dans les corrections ordinaires, et qui les rendent pernicieuses pour le mauvais exemple qu'elles y mêlent. Non ; ma mère ne tombait pas dans ces défauts-là, et ne me donnait point de nouveaux défauts, en me reprenant de ceux que j'avais. Je ne lui voyais pas même un air sévère ; je ne la retrouvais pas moins accueillante. Elle me disait doucement que je l'affligeais, et me caressait même, en me montrant son affliction ; c'était là mon châtiment. Aussi je n'y tenais pas ; un jeune homme né avec un cœur un peu sensible ne saurait résister à de pareilles manières. Non qu'il ne fût peut-être dangereux de s'en servir avec de certains caractères ; il y des entants qui ne sentent rien, qui n'ont point d'âme. Pour moi, je pleurais de tout mon cœur alors, je lui promettais en l'embrassant de ne lui plus donner le moindre sujet de chagrin, et je tenais parole ; je me serais même fait un scrupule de la tromper, quand je l'aurais pu. Ce mélange touchant de bonté et de plaintes, cette douleur attendrissante qu'elle me témoignait quand je faisais mal, me suivait partout ; c'était une scène que je ne pouvais me résoudre à voir recommencer. Son cœur, que je ne perdais jamais de vue, tenait le mien en respect, et je n'aurais pas goûté le plaisir de la
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voir contente de moi, si je m'étais dit intérieurement qu'elle ne devait pas l'être ; je me serais reproché son erreur.
LA VIE DU COURTISAN Entretien d'un père avec son Jîls)
(( Un jour que nous nous promenions comme de coutume, nous vîmes passer un seigneur extrêmement âgé, qui se promenait comme nous assez près de son château ; il avait l'air triste , abattu, et rêvait profondément. D'où vient donc que ce seigneur est ici ? dis-je en le voyant; il me semble ne l'avoir jamais vu à la campagne. C'est qu'il a eu ordre de se retirer de la cour, me dit mon père. Et pourquoi cela ? repartis-je. Oh ! pourquoi ? me dit-il ? pour n'avoir pas eu l'adresse de se maintenir en laveur, pour n'avoir pas eu une intrigue supérieure à celle de ses ennemis, pour n'avoir pas perdu lui-même ceux qui l'ont perdu ; car ordinairement voilà les crimes de ces fameux disgraciés. Mais, mon père, vous m'étonnez, lui dis-je ; les moyens de se maintenir en laveur me paraissent bien étranges. C'est donc un coupegorge que la cour des princes ? Eh ! comment d'honnêtes gens peuvent-ils s'accommoder de cette faveur? Je n'en sais rien, reprit-il; tout ce que je puis dire, c'est que les ambitieux s'en accommo-
dent. Sur ce pied-là, répondis-je, quand on dit d'un homme qu'il est ambitieux, on en dit bien du mal: Mais ne pourrait-on pas s'exempter de la nécessité de nuire aux autres ? il n'y aurait qu'à ne se point faire d'ennemis. Cela ne servirait de rien, dit mon père ; car dans ce pays-là les ennemis se font d'eux-mêmes. Avez-vous du crédit, êtes-vous en place, vous voilà brouillé sans rémission avec je ne sais combien de gens à qui pourtant vous rendez service.
« Eh! m'écriai-je, quel mal peut-on vouloir à un homme qui oblige ? On lui veut du mal de ce qu'il est en état d'obliger, reprit-il, de ce qu'on a besoin d'être son ami ; car on voudrait que ce fût lui qui eût besoin d'un protecteur. Eh ! de quelle manière faut-il donc se comporter avec des gens si méchants? lui dis-je. Hélas! mon fils, me répondit-il, il faut être méchant soi-même. Encore est-il bien difficile de l'être avec succès ; car il s'agit d'avoir une méchanceté habile, qui perde finement vos ennemis, sans qu'ils voient comment vous vous y prenez ; souvent même il est nécessaire que ceux que vous employez pour les perdre ne s'aperçoivent pas de votre dessein. Sais-tu bien qu'à la cour c'est le chef-d'œuvre de l'esprit humain que cette méchanceté-là ; on dit de celui qui y parvient : Voilà un habile homme , voilà une bonne tête ; il a culbuté ses ennemis ; il a su écarter tout ce qui lui faisait ombrage ; il faut avoir
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bien de l'esprit pour se tirer d'affaire comme il l'a fait.
« Mais, mon père, lui répondis-je, parmi des personnes comme nous, quelqu'un qui ressemblerait à cet habile homme, nous dirions de lui que c'est un fourbe, un perfide, un homme sans conL science et sans honneur, un homme de rien. Bon! me dit mon père en riant, tu fais là une plaisante comparaison ! Eh ! qu'est-ce que c'est que des gens comme nous ? Il appartient bien à des hommes d'un état médiocre d'avoir le privilège d'être fourbes ou perfides avec gloire ! Ne voilà-t-il pas de beaux intérêts que les nôtres, pour mériter qu'on honore du nom d'habileté les perfidies que nous emploierions à avancer nos affaires et à ruiner celles de nos semblables! Oh! mon fils, ce n'est pas là l'esprit du monde. Tu vois les choses comme elles sont, toi ; tu as les yeux trop sains ; mais si un peu d'extravagance humaine s'emparait malheureusement de ton cerveau, égarait ta raison, et mitigeait tes principes de vertu, tu penserais bien d'une autre manière.
« Sac'^.e, mon fils, que ce qu'on appelle noirceur de caractère, méchanceté fine, scélératesse de cœur, iniquité de toute espèce, porte toujours son nom naturel, et n'en change jamais pour des gens comme nous. Parmi nous, un fourbe est un tourbe, un méchant est un méchant; à notre égard, on explique les choses à la lettre, on les prend pour ce
qu'elles sont; nos postes sont si petits, nos intérêts de si peu de valeur, que nous ne pouvons en imposer à personne. Le moyen qu'on se trompât sur notre chapitre ! Nous ne sommes revêtus de rien qui soit respectable pour les autres hommes, de rien qui étourdisse, qui subjugue leur imagination en notre faveur; rien ne nous couvre, pour ainsi dire; nous sommes tout nus, ou nous n'avons que des haillons qui ne sont pas graciables, qui nous laissent juger sans miséricorde, et comme nous le méritons. Aussi nous avons beau être faux avec souplesse, et méchants avec toute l'industrie du monde, cette industrie et cette souplesse nous tournent à mal, et ne font qu'ajouter de nouveaux traits de laideur à notre indignité ; ce qui est bien juste. En un mot, chez nous tout cela est misère d'esprit et de cœur, plus ou moins odieuse, suivant qu'elle est plus ou moins rusée.
« Mais quand on est environné d'honneurs, quand on est revêtu de dignités, de grands emplois, oh ! pour lors, mon enfant, les choses prennent une nouvelle face ; cela jette un fard sur cette misère dont je viens de parler, qui en corrige, qui en embellit même les difformités. Pour lors, soyez méchants , et vous brillerez ; nuisez à vos rivaux, trouvez le secret de les accabler, ce ne sera là qu'un triomphe glorieux de votre habileté sur la leur ; soyez toute fraude et toute imposture,
ce ne sera rien que politique, que manège admirable. Vous êtes dans l'élévation, il suffit ; et les hommes, qui sont vains, et qui voudraient bien être où vous êtes, vous regardent avec autant d'égards qu'ils croiraient en mériter, s'ils étaient à votre place. En respectant vos honneurs , c'est l'objet de leurs désirs qu'ils caressent. Leur vanité, faute de mieux, prend plaisir à considérer votre importance, celle des affaires que vous maniez et des relations que vous entretenez, l'étendue d'esprit dont vous avez besoin, et la beauté du mystère ou des stratagèmes qui vous sont nécessaires dans toutes vos actions, quelles qu'elles soient. Fussent- elles indignes, n'importe; quelquefois même elles y gagnent, elles en paraissent de plus grands coups ; on a opinion qu'elles partent d'une grave nécessité politique , et cela leur donne un air de majesté. Le succès qu'elles ont, le fracas qui s'ensuit , la ruine de celui-ci et de celui-là qu'elles apportent, tout cela les convertit en faits illustres, en aventures notables, qu'on est charmé de savoir, et qu'on est tout glorieux de raconter. Ce que je te dis là n'est pas encore assez; car non-seulement les actions de cette nature se sauvent du mépris qu'elles mériteraient ; mais on semble les exiger de celui qui est en place, et s'il demeure oisif, on ne l'estime pas beaucoup ; c'est un homme de peu de valeur, qui ne donne point de spectacle , et qui languit dans la carrière.
« Voilà, mon enfant, pourquoi dans les grandes situations l'iniquité la plus déliée fait tant d'honneur, pendant qu'il est si honteux à des gens comme nous de n'être pas irréprochables dans la conduite de leur vie. Mais au bout du compte, qu'en dis-tu ? notre lot n'est-il pas incomparablement meilleur que celui de ces malheureux ? Leur grandeur a beau nous masquer leurs actions ; ils ont beau n'être appelés qu'habiles, quand ils sont méchants ; si c'est un bénéfice pour eux, ils en paient bien les charges. Tu ne saurais croire ce que c'est que leur vie. Quand j'y songe, je ne comprends rien à eux, ni à la passion qu'ils ont pour le rang, pour le crédit, pour les honneurs. En effet, cette passion suppose des cœurs orgueilleux, avides de gloire, furieux de vanité ; et cependant ces gens si superbes et si vains ont la force de fléchir sous mille opprobres qu'il leur faut souvent essuyer ; le droit d'être fiers, et de primer sur les autres, ils ne l'acquièrent, ils ne le conservent, ils ne le cimentent, qu'au moyen d'une infinité d'humiliations, dont ils veulent bien avaler l'amertume. Quelle misérable espèce d'orgueil ! Aussi se sent-il presque toujours de la lâcheté qui le fait subsister ; aussi n'est-il bon qu'à donner la comédie aux gens raisonnables qui le voient.
« J'écoutais avec attention mon père, pendant qu'il parlait ainsi, et je me souviens qu'en vérité
j'avais pitié de ceux dont il me dépeignait le sort. Je jetais de temps en temps les yeux sur ce seigneur dont j'ai parlé, qui se promenait encore assez près de nous, et je le voyais toujours enseveli dans une rêverie mélancolique.
« Il me paraît que tu t'intéresses au chagrin de celui que tu regardes, me dit mon père. Il est vrai, lui dis-je; il me semble qu'il souffre. Je le connais, reprit mon père ; il a l'âme d'un honnête homme, il est né obligeant, et l'on a toujours dit du bien de lui. Je suis persuadé qu'il n'est tombé que faute d'avoir cette méchanceté ardente, par laquelle on vient à bout de se défendre contre ses ennemis et de les perdre. Sur ce pied-là, répondis-je, il se consolera bientôt de sa chute ; un honnête homme ne saurait longtemps regretter un état incompatible avec sa bonté naturelle. Hélas ! mon enfant, reprit-il, je suis sûr que ce seigneur ne le regrette que trop, cet état où il n'est plus ! Son cœur n'y a pas fait naufrage, il y est resté bon et généreux ; mais l'habitude des honneurs peut lui avoir gâté l'esprit. Il regrette ce fracas dans lequel il vivait, ce mouvement que tant de monde se donnait pour aller à lui ; il regrette ses flatteurs, dont il se moquait, mais qui regardaient comme un bonheur de se le rendre favorable. Il ne voit plus ces airs timides et rampants, qui divertissaient sa vanité ; il ne fait plus la destinée de personne ; ses amis n'ont plus tant
d'intérêt à le ménager. Il soupire après cette place qu'il tenait dans l'esprit des autres, après ce respect craintif qu'il aimait à inspirer, quoiqu'il se plût à le dissiper par des procédés obligeants ; enfin, après mille fantômes pareils, sans lesquels il ne peut vivre, et qui sont devenus la nourriture nécessaire d'un esprit empoisonné d'ambition.»
LA VIE DU LABOUREUR [Suite de l'entretien)
Le temps qu'il fait est excellent pour la terre. Eh bien! le courtisan, quel avantage en peut-il espérer ! Que ses greniers en seront plus pleins de biens, qu'il en aura plus abondamment de quoi vivre, cela est vrai ; mais sa vanité, de quoi vivrat-elle ? Ses besoins sont pour le moins aussi pressants que s'ils étaient raisonnables, et la pluie ni le soleil ne peuvent rien pour eux ; au lieu qu'ils peuvent tout pour les besoins de ce laboureur, qui ne veut que vivre, et qui voit que son champ, dont il vit, en profitera davantage. Ainsi, tu comprends bien qu'il a raison d'être gai, puisqu'il est sûr d'avoir ce qu'il souhaite.
Ne le trouves-tu pas heureux d'être si borné dans ses désirs ? Qu'en dis-tu ? Que les hommes soient bons ou méchants, qu'ils se trahissent à la cour ou à la ville, qu'un ministre superbe les re-
bute ou les favorise, qu'ils courent après de grands emplois, qu'ils les manquent, ou qu'ils les perdent avec désespoir, tous leurs soucis, leurs différentes sortes d'intérêts, tout ce que l'orgueil et l'ambition peuvent leur donner de malins plaisirs, ou leur causer de honteuses peines , tout ce fracas d'inquiétudes et de besoins surnuméraires , dont ils sont tourmentés , qui naissent de leur corruption irritée, qui leur gâtent le cœur, qui égarent leur esprit, et les jettent, pour des bagatelles, dans un labyrinthe de fourberies et de scélératesses les uns contre les autres, tout cela n'est point de la connaissance du laboureur; c'est un état de trouble et de misère que sa condition lui épargne. Il pleut à propos, cela lui suffît ; le voilà gai, mais gai comme un homme qui n'a eu que des désirs innocents et qui les voit satisfaits. Sa gaîté ne suspend aucune autre inquiétude ; il n'a d'autre affaire que d'en jouir; elle ne fait trêve à aucun intérêt qu'il faille ménager le lendemain ; son âme se repose tout entière, et le bonhomme se couche content, se lève de même, reprend son travail avec plaisir, et meurt enfin aussi tranquillement qu'il a vécu. Une vie passée dans le repos a cela d'heureux, qu'elle est douce pendant qu'on en jouit, et qu'on ne s'y trouve point attaché quand on la quitte. Les adieux d'un pavsan sont bientôt faits, lorsqu'il meurt; son âme n'a pas contracté de graves liaisons ; n'a pas souffert de ces secousses violentes
qui laissent tant d'ardeur pour la vie. La mort ne la rappelle pas de bien loin, quand il faut qu'elle parte; elle ne tient presque à rien.
ENTRE BEAUX-ESPRITS (Scèllô de salon)
J'entrai l'autre jour dans un de ces endroits où s'assemblent de fort honnêtes gens, la plupart amateurs des belles-lettres, ou savants. Je les connais presque tous ; ils sont dans le particulier de la plus aimable société du monde, raisonnables autant que spirituels ; se trouvent-ils ensemble , vous ne les connaissez plus, ils sont à l'instant saisis de la fureur d'avoir plus d'esprit les uns que les autres.
Il part une question ; l'un la décide hardiment, et sans appel ; un autre condamne tout net ce que le premier a dit ; un troisième s'élève qui les condamne tous deux. Pendant qu'ils se disputent ensemble, un quatrième, par un ton qui se fait faire place, et qui vaut un coup de tonnerre, leur annonce sans cérémonie que tout ce qu'ils disent ne vaut rien. Un cinquième survient, qui voudrait les apaiser, en leur faisant comprendre aimablement qu'il pense mieux qu'eux sur l'article. Un sixième crie, s'offre pour arbitre, et n'est plus entendu; mais, à foice de clameurs, il prend toujours acte de ses diligences, et de l'accommodement judicieux qu'il propose. Un autre, pour se distinguer, ne dit mot; il secoue seulement la tête en homme
qui renferme en lui, qui possède l'unique solution qu'on puisse donner à la chose ; il confie la supériorité de ses lumières à son voisin paisible. Celuici écoute respectueusement le charivari spirituel dont ses oreilles sont étourdies, et en même temps il approuve l'idée de celui qui lui parle, sans savoir presque de quoi il s'agit. Quelques autres personnes, qui ne sont ordinairement là que comme les suivants des principaux acteurs, se répandent en petits pelotons dans la salle, agitent à l'écart la question, et se régalent incognito du plaisir de la décider, loin du danger et de la réprimande ; car ils n'oseraient approcher de la bataille, on les écraserait comme des pygmées.
Cependant la question qui a causé la dispute a disparu ; il en a succédé vingt autres, qui ont pris furtivement sa place, qu'on n'a point reconnues pour étrangères, et qu'on agite toutes à la fois. Enfin , tant est procédé , qu'il ne reste plus rien sur le tapis qu'une masse d'idées subtiles et bizarres, qui se croisent, qui ne signifient rien, et que l'emportement et l'orgueil de primer ont forcément entassées les unes sur les autres. Alors, chacun des disputants ne sachant plus à quoi s'en prendre, entêté confusément d'un sentiment quelconque, qui n'est pas celui qu'il avait d'abord, car il a perdu celui-là dans le combat, mais de quelque autre sentiment qu'il a raccroché par mutinerie, en entendant crier les autres, se retire avec
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une poitrine épuisée, qu'il a sacrifiée à la gloire de ses idées. La pauvre poitrine ! que sa condition est malheureuse ! Bref, que reste-t-il de la dispute ? rien, que des leçons de brusquerie, qui à la vérité ne sont pas perdues, et qu'un exemple bruyant de la misère de nos avantages.
Voilà l'histoire de ce que je vis dans l'endroit où j'étais entré. Un des principaux disputants laissa sortir tous les autres, puis vint se mettre auprès de moi. Là, il voulut me faire convenir que c'était lui qui avait dû l'emporter sur les autres. Il n'y a pas moyen, me dit-il, de vider une question avec des gens qui s'égosillent jusqu'à perdre haleine ; et notez qu'en me disant cela, il avait lui-même un enrouement qui faisait foi que monsieur savait perdre haleine. Là-dessus, le voilà qui recommence à disserter avec moi , et qui me somme de lui rendre justice. Quand il eut bien argumenté : Que vous en semble ? me dit-il. Que vous avez raison, lui répondis-je, à une chose près ; c'est que j'ai vu naître le sujet de la dispute, et qu'il ne s'agissait point du tout de cela. Parbleu ! je ne me trompe point, s'écria-t-il. Voulezvous, répondis-je, que je vous ramène à la question ? Elle était fort simple, et je vois bien que vous ne la savez plus.
A ces mots, que je lâchai sans songer à mal, je vis le visage de mon dissertateur s'allumer d'un feu qui me fit peur. Apparemment, il regarda comme
une insulte que j'eusse pensé qu'il avait perdu la question de vue. Peut-être crut-il encore que je l'accusais de n'avoir pas l'esprit exact, ou peut-être s'imagina-t-il que je le regardais comme un brouillon, un esprit court; que sais-je, moi, ce qu'il crut ? Un bel-esprit en pareil cas est si ombrageux, sa vanité lui donne des méfiances si subtiles, il est si sensible au moindre soupçon qu'il a qu'on ne l'estime point assez, et ce soupçon, il le prend sur si peu de chose, qu'il ne faut qu'un geste pour irriter sa superbe délicatesse.
Aussi , à la seule inspection des yeux de celui qui me parlait, n'osai-je presque me remuer ; j'étais fort embarrassé. De quoi me suis -je avisé, disais-je en moi-même, de proférer la parole imprudente qui lui déplaît ? Me voilà perdu ; cet homme -là ne me lâchera point qu'il n'ait cru m'avoir démontré que sa capacité est prodigieuse. Non, voilà qui est fini, je ne sortirai point d'ici qu'il ne soit mis en repos sur l'opinion que j'aurai de ses lumières ; il faudra qu'il pense que je l'admire, il va travailler à m'y forcer, et nous ne nous séparerons que quand il présumera que je me dirai à moi-même : Cet homme-là est le meilleur esprit que je connaisse.
Tout ce que je dis me vint sur-le-champ dans la tête. Il était une heure sonnée, l'heure à peu près où l'on dine. J'étais à jeun, lui de même peut-être; mais il ne sentait plus cela. Il s'agis-
sait de venger son esprit ; cet intérêt-là était plus pressé que celui de son estomac, et je n'avais pas lieu d'espérer qu'il pût s'apercevoir qu'il avait appétit. D'un autre côté, je n'avais point de poitrine à commettre avec la sienne. Mais comment quitter cet homme ? Quoi ! lui dire que le cœur me manquait d'inanition, que le dîner m'attendait! Et lui dire cela, dans quelle conjoncture? Au milieu, d'un raisonnement qu'il allait faire, qu'il faisait déjà, et où il n'y allait pas moins pour lui que de se purger auprès de moi du reproche de n'être pas le plus judicieux de tous les hommes ; d'un raisonnement en vertu duquel il attendait réparation; d'un raisonnement dont la justesse et la force devaient faire taire tous mes besoins. Non, je ne voyais point de moyens honnêtes de m'esquiver. J'avais blessé mon homme dans son amour-propre ; le laisser là sans lui donner secours, c'était l'assassiner, lui ôter son honneur; c'était être barbare. D'ailleurs, une autre réflexion m'embarrassait encore. S'il allait m'agacer, me disais-je en moi-même, s'il allait m'induire aussi à prendre le parti de mon esprit ; car sait-on ce qui peut arriver? Il y a quarante ans que je fais le métier de philosophe, et que je persécute mes faiblesses ; mais je n'en suis pas plus sûr de moi; l'état où je suis ressemble à une santé de convalescent, il ne faut presque rien pour causer une rechute.
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J'étais donc sur les épines. Enfin je pris mon parti; je filai doux avec cet honnête homme; je lui montrai un visage ami; je me conduisis avec lui comme avec ces gros dogues, qui vous présentent d'abord les dents, mais que vous apprivoisez insensiblement en les caressant. Mon cher, lui dis-je donc d'un ton qui demandait grâce, quand j'ai dit que vous ne saviez plus quelle était la question dont il s'agissait dans la dispute, je n'ai jamais prétendu parler que d'un pur oubli de votre part. Ce n'est point que vous ne l'ayez pas bien comprise; au contraire, j'ai remarqué que c'est vous qui l'avez le plus maintenue dans ce qu'elle était, qui l'avez le mieux renfermée dans ses bornes, et je vous avouerai même que vous êtes le seul de tous ces messieurs qui ayez parlé sensément.
A ce discours emmiellé, son âme se calma ; ses yeux redevinrent sereins, et je n'y vis plus cette ardeur sauvage dont ils s'étaient allumés. Il y resta pourtant un peu de feu ; mais ce n'était plus qu'une vanité satisfaite qui brillait, et m'annonçait la paix.
Monsieur, me répondit-il, vous êtes bien obligeant. Il est vrai que j'ai cru tantôt mon sentiment raisonnable; cependant chacun a le sien. Ces messieurs ont plus d'esprit que moi; mais ils crient trop, ils veulent trop avoir raison. D'ailleurs, dans la dispute, il faut une certaine justesse, une*
finesse de vue qu'on trouve dans peu de gens ; il ne suffit pas d'avoir des idées, de l'imagination ; cela ne signifie rien, je n'en fais pas de cas. J'ai voulu ramener les esprits, comme vous avez vu ; mais on ne me suivait pas, et je ne saurais faire tant de bruit (i). Vous en avez pourtant fait, lui repartis-je, et je n'aime point qu'un homme aussi judicieux que vous se pique du fade honneur de briller dans des contestations, où le tintamarre étouffe tout ce que vous dites de bon ; cela n'est ni sage ni modeste. Voulez-vous que je vous dise ? Je ne saurais ajuster tant de faiblesse avec tant d'esprit.
J'ai tort, me répondit-il d'un ton de bienveillance. Ce n'est pas que ce que je lui disais fût extrêmement flatteur, d'un certain côté ; mais la pauvre dupe n'y voyait goutte, et de faux éloges l'étourdissaient sur de vraies injures. Bref, il se leva d'un air riant, et me demanda quelle heure il était. A propos de l'heure, repartis-je, il est trèstard ; on ne s'ennuie point avec vous, et je devrais avoir dîné. Là-dessus nous sortîmes, par la
{1) Mais on ne me suivait pas, et je ne saurais faire tant de bruit. Toute cette peinture de la dispute et de ses suites est d'une vérité parfaite. Marivaux était ici sur son terrain ; il s'agissait de peindre un ridicule de salon, et de fouiller dans l'âme d'un disputeur, pour lui arracher le secret de ses sentiments les plus intimes, sa satisfaction de luimême, son mécontentement de tout le monde, et sa fureur d'avoir raison.
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grâce de Dieu, et il me quitta en me serrant la main avec une reconnaissance que je ne méritais ^uère.