‹ Marivaux, moralisteChapitre 75 sur 122 · AUX RICHES · texte numérisé non relu

AUX RICHES

Il n'est pas défendu d'être mieux que les autres. La raison veut môme, dans beaucoup d'occasions, que ceux qui sont utiles, qui ont de certaines lumières, de certains talents, jouissent d'une fortune un peu distinguée ; et d'ailleurs, quand l'homme heureux n'aurait aucune qualité qui méritât ce privilège, il y a un Etre supérieur qui préside à nos destinées, et dont la sagesse permet sans doute cette inégale distribution que l'on voit dans les choses de la vie. En effet, c'est à cause de cette inégalité nécessaire, que les hommes ne se rebutent pas les uns des autres, qu'ils se rapprochent, se vont chercher, et s'entr'aident.

« Que les heureux de ce monde jouissent donc en paix de leur abondance, et du bénéfice des lois ; mais que leur pitié pour l'homme indigent) pour le misérable, aille au devant de la peine qu'il pourrait sentir à observer ces lois. Tout l'embarras est de son côté. Que leur humanité le console du sort qui lui est échu en partage ; qu'elle lu1 aide à parer les mouvements de sa cupidité toujours affamée, de sa corruption toujours pressante. Ce qu'on leur dit là n'est-il pas raisonnable ?

Cette inégale distribution des biens, dont nous parlions tout à l'heure, lie nécessairement les hommes les uns aux autres, il est vrai ; mais le commerce qu'elle forme entre eux n'est-il pas trop dur pour les uns, et trop doux pour les autres ? Et cette différence énorme qui se trouve aujourd'hui entre le sort du riche et celui du pauvre, Dieu, qui est juste autant que sage, n'en serait-il pas comptable à sa justice, s'il n'y avait pas quelque chose qui tînt la balance égale, si le bonheur du riche ne le chargeait pas aussi de plus d'obligations ?

« Ainsi vous, dont ce riche ne soulage pas la misère, prenez patience ; c'est là votre unique tâche cà cet égard. Vivez, comme vous faites, à la sueur de votre corps; continuez, c'est Dieu qui vous éprouve. Mais vous, homme riche, vous paierez cette fatigue et ces langueurs où vous l'abandonnez. Il y résiste ; vous paierez la peine qu'il lui en coûte; c'est à vos dépens qu'il prend patience, c'est à vos dépens qu'il la perd. Vous répondez de ses murmures, de l'iniquité où il se livre, et en périssant il vous condamne.

Première Lettre à madame ***, contenant des réflexions sur la Populace, les Bourgeois et les Marchands, les Hommes et les Femmes de qualité, à Paris.

Paris est le centre des vertus et des vices ; c'est le lieu où les méchants développent leur iniquité, l'endroit où se manifeste toute leur capacité de mal faire. La raison de cela, madame, est qu'ils ont abondance d'occasions, et que l'exercice met en œuvre et perfectionne leurs mauvaises dispositions. Les vertus n'y régnent pas moins que les vices ; mais elles y régnent sans bruit et secrètement. Les justes y composent un parti ignoré de la foule des hommes.

On y voit encore un troisième ordre de personnes ; ce sont d'honnêtes gens d'une probité morale dont l'unique principe est un heureux caractère, qui les porte à vivre avec honneur, ou bien un goût de sagesse philosophique, qui les maintient dans un espiit de justice et d'union avec les hommes. Ce sont de ces gens qui, bornés à satisfaire leurs petits plaisirs, tâchent, autant qu'ils

peuvent, de ne troubler ceux de personne ; de ces gens, en un mot, qui adoptent le frein des lois, moins, si vous voulez, par respect pour elles, que par ménagement pour le préjugé public.

Cette secte, madame, ne laisse pas que d'être un peu pyrrhonienne ; car elle n'a de vertus que par convention. Mais vivre bien avec les hommes, et penser autrement qu'eux, est une chose qui paraît si belle et si distinguée, que, dans bien des endroits à Paris, vous ne passez pour homme d'esprit qu'autant qu'on vous croit confirmé dans cette impiété philosophique.

Je m'étendrais là-dessus davantage, si je ne prévoyais que, dans la suite de cette relation, l'occasion se présentera d'en parler encore. Venons à d'autres matières.

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