DE LA POPULACE
Il est difficile de définir la populace de Paris ; je vais pourtant tâcher de vous en donner quelque idée.
Imaginez-vous un monstre remué par un certain instinct, et composé de toutes les bonnes et mauvaises qualités ensemble. Prenez la fureur, l'emportement, la folie, l'ingratitude, l'insolence, la trahison et la lâcheté ; ajustez tout cela, si vous le pouvez, avec la compassion tendre, la fidélité, la bonté, l'empressement obligeant, la reconnais-
sance, la bonne foi, la prudence même ; en un mot, formez votre monstre de tous ces éléments contraires ; voilà le peuple, voilà son génie. Pour achever son portrait, il faut lui supposer encore une nécessité machinale de passer en un instant du bon mouvement au mauvais. Détaillons à présent ce caractère.
Le peuple est une portion d'hommes, qu'une égalité de bassesse dans la condition réunit. Ils se querellent, se battent, se tendent la main, se rendent service et se desservent tout à la fois ; un moment voit renaître et mourir leur amitié ; ils se raccommodent et se brouillent sans s'entendre. Le peuple a des fougues de soumission et de respect pour le grand seigneur, et des saillies de mépris et d'insolence contre lui ; un denier donné par dessus son salaire vous en attire un dévouement sans réserve, et ce denier retranché vous en attire mille outrages. Quand il est bon, il verserait pour vous son sang; quand il est mauvais, il vous ôterait tout le vôtre. Sa malice lui fournit des moyens de nuire, que l'homme d'esprit n'imaginerait jamais. Tel est le pathétique de ses discours, qu'il laisse parmi les plus honnêtes gens et les meilleurs esprits une opinion de bien ou de mal pour ou contre vous, qui ne manque pas de vous servir ou de vous nuire.
Le peuple, à Paris, a tous les vices qu'il se reproche dans ses querelles.
Une chose m'a toujours surpris. Deux femmes s'accusent de mauvaise vie, citent les lieux et les circonstances ; les assistants croient tout ; la querelle finit, et elles ne se sont fait aucun tort.
Les femmes entre elles ne rougissent pas de l'opprobre dont elles se chargent ; leur motif de honte est d'avoir été vaincues en coups ou en injures. Plus une femme a la voix vigoureuse, et plus celle avec qui elle se querelle a de tort.
Plus une querelle a de témoins, plus elle s'échauffe ; ce n'est plus tant alors une vraie colère qui anime les combattantes, qu'une émulation d'invectives.
Personne ne caractérise plus éloquemment que le peuple. On lui inspire aisément de la confiance; mais quand il la perd, il déshonore. Toute belle que vous êtes, madame, si le hasard vous avait attiré le courroux d'une femme du peuple, elle vous ferait rougir de vos propres charmes.
L'union des gens mariés parmi le peuple est la chose du monde la plus divertissante ; vous diriez, à les entendre se parler et se répondre, qu'ils ne peuvent se supporter, et qu'ils souffrent de se voir. Voici la réflexion que je fais là-dessus, madame. Un mot plus haut que l'autre brouille des époux honnêtes gens. Pourquoi cela ? C'est que leur commerce est ordinairement honnête. Cette honnêteté cesse-t-elle un moment, l'union s'altère. Les gens mariés d'entre le peuple se par-
lent toujours comme s'ils allaient se battre ; cela les accoutume à une rudesse de manières qui ne fait pas grand effet quand elle est sérieuse et qu'il y entre de la colère. Une femme ne s'alarme pas de s'entendre dire un bon gros mot ; elle y est faite en temps de paix comme en temps de guerre. Le mari, de son côté, n'est point surpris d'une réplique brutale ; ses oreilles n'y trouvent rien d'étrange. Le coup* de poing seulement avertit que la querelle est sérieuse ; et même leur façon de parler en est toujours si voisine, que ce coup de poing ne fait pas un grand dérangement.
Savez-vous bien, madame, qu'à tout prendre, il v a plus de gain dans cette façon de se traiter, que dans celle des honnêtes gens ? Je compare l'union de ces derniers à une mer calme, sur laquelle les deux époux voguent en paix. Vient-il un coup de vent, il porte l'alarme dans la barque, et nos époux, accoutumés à une longue bonace, ne se remettent que longtemps après de leur frayeur. La même comparaison me servira pour figurer l'union des gens du peuple. Cette mer, pour eux, est toujours agitée ; les vents et les éclairs y régnent sans interruption ; la barque va son train, sans s'en apercevoir ; la tempête lu1 est familière. La foudre tombe quelquefois ; mais elle est une suite si naturelle de l'orage, que la barque tâche de se réparer sans en avoir frémi.
Manie de politesse à part, la mer agitée me paraît préférable à la mer calme.
Je n'aurais jamais fait, si je ne voulais rien omettre dans le portrait du génie du peuple. Inconstant par nature, vertueux ou vicieux par accident, c'est un vrai caméléon, qui reçoit toutes les impressions des objets dont il est environné.
Là-dessus, vous vous imaginez que le peuple est méchant, et vous avez raison ; mais il n'a point une méchanceté de réflexion ; c'est une méchanceté de hasard, qui lui vient de ce qu'il voit ou de ce qu'il entend. Il devient méchant, comme il devient bon, sans être le plus souvent ni l'un ni l'autre. Il exprimera, par exemple, des cris de malédiction contre les gens d'affaires. Ce n'est pas qu'il ait conclu qu'ils le méritent ; mais la voix publique les annonce haïssables ; voilà le peuple irrité contre eux.
On allait un jour faire mourir deux voleurs de grands chemins. Je vis une foule de peuple qui les suivait, et je lui remarquai deux mouvements qui n'appartiennent, je pense, qu'à la populace de Paris. Ce peuple courait à ce triste spectacle avec une avidité curieuse, qui se joignait à un sentiment de compassion pour ces malheureux. Je vis même une femme, qui, la larme à l'œil, courait tout autant qu'elle pouvait, pour ne rien perdre d'une exécution dont la pensée lui causait d'avance une douleur machinale. Que pensez-vous de ces deux
mouvements ? Pour moi, je ne puis y voir ni dureté ni pitié. Je regarde en cette occasion l'âme du peuple comme une espèce de machine incapable de sentir et de penser par elle-même, mais esclave de tous les objets qui la frappent. Par ce système, je vois clair comme le jour la raison de ces deux mouvements contraires. On va faire mourir deux hommes ; l'appareil de leur mort est fort triste ; voilà la machine frappée d'un mouvement assortissant, voilà le peuple qui pleure ou qui se centriste. L'exécution de ces hommes a quelque chose de singulier ; voilà la machine devenue curieuse. Je gagerais que le peuple pourrait, en même temps, plaindre un homme destiné à la mort, avoir du plaisir en le voyant mourir, et lui donner mille malédictions.
Que dirons-nous encore du peuple ? Il est de certains endroits à Paris, madame, où il est en possession d'une liberté despotique dans le langage, et souvent dans les actions ; il y règne souverainement, y parle de tout et n'y craint personne. Achetez-vous quelque chose aux marchés publics, par exemple ; votre taille, votre visage, y sont à la discrétion des marchandes. Il faut opter, ou d'être dupe, ou d'être mal traité. Dans ces endroits, qu'on pourrait appeler l'empire des Amazones, vous avez autant de juges et de parties qu'il y a de femmes. Si la colère d'une d'entre elles vous déclare coupable, c'en est fait, toutes
EXTRAITS DES PIECES DETACHEES 2û5
les autres vous condamnent sans consultation, et vous exécutent à la même heure. Toute la liberté qu'on vous laisse, c'est de vous sauver ; et vous ressemblez, en ce cas, à ces soldats qui passent par les baguettes en courant (i).
Je connais un de mes amis, homme d'esprit et de bon sens, qui me disait un jour, en parlant du génie du peuple : Le moyen le plus sûr de connaître ses défauts et ses vices, serait de se familiariser quelque temps avec lui, et de lui chercher querelle ensuite. On a trouvé le moyen de se voir le visage par les miroirs ; une querelle avec le peuple serait la meilleure invention du monde, pour se voir l'esprit et le corps ensemble. Une aimable fille, entendant parler ainsi mon ami, nous dit en badinant : Tous mes amants m'assurent que je suis belle ; ma glace et mon amourpropre m'en disent autant ; mais pour en avoir le cœur net, quelque jour, en carnaval, j'userai du procédé dont vous parlez.
Qu'ajouterai-je encore sur le caractère du peu-
(i) Qui passent par les baguettes en courant. On ne pouvait rencontrer une expression plus heureuse et plus pittoresque, pour donner une idée de ces huées unanimes de toutes les femmes d'une halle, à travers lesquelles il vous faut honteusement vous frayer un chemin. Au reste, le portrait que trace ici Marivaux de la populace parisienne n'a guère vieilli, et l'on y admire parfois une touche ferme et vigoureuse, que peut-être on ne s'attendait pas à trouver chez l'admirable peintre de la coquetterie féminine.
pie ? Les dévots d'entre le peuple le sont infiniment dans la forme ; la vraie piété est au-dessus de la portée de leur cœur et de leur esprit. Une grosse voix dans un prédicateur les persuade. Ils ne comprennent rien à ce qu'il dit ; mais il crie beaucoup, et les voilà pénétrés. Aussi je ne conseillerais à personne de compter beaucoup sur la religion du plus dévot personnage d'entre le peuple. De là vient aussi qu'il est aisé d'en corrompre le plus honnête homme ; car, pour l'engager au crime, il ne s'agit pas seulement de gagner son esprit, on a bon marché de cette pièce ; il faut seulement effacer une impression par une autre, celle du cérémonial de la religion qui l'a rendu pieux, par l'impression d'une offre qui le chatouille. Vous m'avouerez qu'on peut faire tout ce qu'on veut d'un homme qu'il ne s'agit que de toucher sensiblement ; l'impression la plus fraîche est toujours celle qui triomphe.
Ne vous attendez pas, madame, que j'épuise cette matière; je n'en dirai plus qu'un mot. Le peuple dans les provinces reconnaît autant de maîtres qu'il y a de gens au-dessus de lui. L'intérêt seul ici fait la vraie dépendance du peuple. Le cordonnier y va de pair avec le duc et le marquis. Si l'on ne veut pas qu'il manque de respect à ces grands noms, il faut acheter son hommage ; l'argent est le seul titre de grandeur qu'il révère. Le peuple est comme un gros mâtin, qui aboie après
tout ce qui passe ; jetez-lui un morceau de pain, il vous caresse. Ainsi, madame, si vous venez jamais à Paris, et que vous ayez affaire au peuple, prenez avec lui des mesures qui mettent vos charmes à l'abri de la correction.