DES BOURGEOIS ET DES MARCHANDS
Le bourgeois à Paris, madame, est un animal mixte, qui tient du grand seigneur et du peuple. Quand il a de la noblesse dans les manières, il est presque toujours singe; quand il a de. la petitesse, c'est qu'il est naturel ; en un mot, il est noble par imitation, et peuple par caractère.
Entre les bourgeois, la cérémonie est sans fin. Je crois en savoir la raison, en suivant toujours mes principes. Il règne parmi les gens de qualité une certaine politesse dégagée de toute fade affectation ; cette politesse n'est autre chose qu'une façon d'agir naturelle, épurée de la grossièreté que pourrait avoir la nature. Le bourgeois voudrait bien imiter cette politesse ; mais malheureusement son premier effort pour cela le tire de l'air naturel, et tout ce qu'il fait est cérémonie.
Le bourgeois, dans ses ameublements, ses maisons et sa dépense, est souvent aussi magnifique que les gens de qualité ; mais la manière dont \\ produit sa magnificence a toujours un certain air subalterne, qui le met au-dessous de ce qu'il pos-
sède. Y paraît-il indifférent, on voit qu'il gêne sa vanité ; en jouit-il avec faste, il s'y prend avec petitesse.
Le bourgeois est quelquefois fier avec les gens qui sont au-dessus de lui ; mais c'est une fierté qu'il se donne, et non pas qu'il trouve en lui ; il fait comme ceux qui se haussent sur leurs talons pour paraître plus grands. Un bourgeois qui s'en tiendrait à sa condition, qui en saurait les bornes et l'étendue, qui sauverait son caractère de la petitesse de celui du peuple, qui s'abstiendrait de tout amour de ressemblance avec l'homme de qualité, dont la conduite en un mot se maintiendrait dans un juste milieu, cet homme serait mon sage.
Généralement parlant, à Paris vous trouverez de la franchise et de l'amitié dans le bourgeois ; mais il ne faut point le tâter sur la bourse ; une froideur subite et l'éloignement succéderont aux marques d'affection que vous en aurez reçues. Le bourgeois alors se fait de vous fuir un principe de sagesse et d'habileté; il se croirait votre dupe, s'il vous avait obligé. Je connais un homme qui avait été longtemps en commerce d'amitié avec un bourgeois. Il eut un jour un besoin pressant de quelque somme d'argent ; il écrivit au bourgeois, le priant de la lui prêter. Je me trouvais chez lui quand il reçut la lettre ; il répondit à son ami qu'il ne pouvait lui faire ce plaisir. Lorsque le laquais
fut parti: M. *** me demande de l'argent à emprunter, me dit-il; malepeste! qu'il est fin avec ses amitiés! mais j'en sais autant que lui. Monsieur, répondis-j e, il n'y a pas grande finesse à avoir besoin d'argent et à en demander à ses amis. Bon ! reprit-il, ses amis ! Il en a cinquante comme moi ; mais il n'aura garde de leur proposer la chose, il sait bien qu'il n'y aurait rien à faire. Il m'a cru plus sot qu'un autre. Peut-être plus généreux, répondis-je. Il n'y a plus que les bêtes qui le sont, me dit-il.
Parlons un peu des dames bourgeoises; car vous avez sans doute plus d'envie de connaître les personnes de votre sexe que celles du nôtre. Comme je n'ai d'ordre que le hasard dans cette relation, je ne ferai point difficulté de vous dire ici ce que j'aurais pu vous dire ailleurs ; c'est qu'il y a différentes bourgeoisies. Le commerce, par exemple, est un métier qui fait une espèce de bourgeoisie ; la pratique fait une autre espèce ; et dans ces deux espèces, il y a encore une différence du plus au moins.
Je suis tenté de vous dire que, pour l'ordinaire, les bourgeoises marchandes sont de grosses personnes bien nourries. Vous en trouvez de fort brusques, qui vous querellent presque au premier signe de difficulté que vous faites. Vous en trouvez d'affables, mais d'une affabilité vive et bruyante ; rien n'est épargné pour vous faire plai-
sir; on devine ce qui vous plaît. Faites un geste de tête, toute la boutique est en mouvement ; et cet empressement d'action est entremêlé, comme je vous l'ai dit, d'un torrent de douceurs et d'honnêtetés.
Un jour, un provincial nouvellement débarqué à Paris entra dans la boutique d'une de ces marchandes, pour acheter quelque chose de considérable. D'abord, salut gracieux, étalage empressé. La marchandise ne lui plaisant pas, il mâchait un refus de la prendre et n'osait le prononcer ; la reconnaissance pour tant d'honnêtetés l'arrêtait. Plus il hésitait, plus la marchande le chargeait de nouveaux motifs de reconnaissance. De dépit de lui voir prendre tant de peine, et de n'avoir pas la force d'être ingrat, il se lève et tire sa bourse : Tenez, madame, lui dit-il, votre marchandise ne me convient pas et je n'ai nulle envie de la prendre ; mais vous m'avez accablé d'honnêtetés, dont j'enrage, et je n'ai pas le front de sortir sans acheter; voilà ma bourse, je vous laisse la liberté de me vendre ou de me renvoyer ; le dernier m'obligera davantage. Ce discours ne démonta pas la marchande. Il crut, le pauvre homme ! avoir trouvé le secret de se tirer d'affaire avec honneur. Ce que vous me dites est trop obligeant, lui ditelle ; je n'ai pas le cœur moins bon que vous, monsieur, et je ne pwis répondre mieux à la bonté du vôtre, au'en vous vendant ma marchandise.
J'en sais la valeur, et vous seriez assurément trompé ailleurs. Je veux vous faire du bien, malgré que vous en ayez. Là-dessus, elle ouvrit la bourse, en prit ce qu'il lui fallait, fit couper la marchandise et la livra à notre provincial, de qui cette action avait dissipé la honte; mais il n'était plus temps d'être courageux.
Vous me direz là-dessus que toute autre marchande n'aurait point été capable de profiter de la bêtise du provincial avec autant d'esprit ; mais vous serez bien surprise quand je vous dirai qu'elle en avait fort peu, quoiqu'il y eût bien de la finesse dans sa réplique. Il y a à Paris un certain esprit de pratique parmi les marchands. Rien n'est plus adroit, plus souple, plus spirituel que leur façon d'offrir à qui vient acheter. Vous croyez que cette souplesse veut réellement de l'esprit, et qu'elle est mieux ou moins bien pratiquée par ceux ou celles qui ont plus ou moins d'esprit. Point du tout ; cette souplesse, cet art de captiver la bienveillance, d'embarrasser la reconnaissance, n'est qu'un métier qui s'apprend, comme celui de tailleur ou de cordonnier; les plus spirituels n'y sont pas les plus parfaits, et dans cet art, un garçon de boutique, épais et pesant d'intellect, y sera le plus habile.
Il me vient une pensée assez plaisante sur le babil obligeant des marchands dont j'ai parlé. Je les compare aux chirurgiens qui, avant de vous per-
cer la veine, passent long-temps la main sur votre bras pour l'endormir. Les marchandes, pour tirer l'argent de votre bourse, endorment ainsi votre intérêt à force d'empressements et de discours flatteurs. Quand le bras est en état, je veux dire, quand elles ont tourné votre esprit à leur profit, elles vous donnent le coup de lancette; elles disposent de votre volonté, elles coupent, elles tranchent, elles vous arrachent votre argent, et vous ne vous sentez blessé que quand la saignée est faite. La boutique de ces marchandes est un vrai coupe-gorge pour les bonnes gens qui n'ont pas la force de dire non. Êtes-vous belle et jeune; elles vous cajolent sur vos appas en déployant leurs marchandises. Ces compliments ne sont point étrangers à la vente; on dirait qu'ils font partie de la marchandise même. Vous êtes cajolée, vous écoutez, vous leur en savez gré, vous vous prévenez pour elles ; tout cela, sans que vous vous en aperceviez. Êtes-vous vieux ou vieille; elles ont des recettes de surprises pour tout âge. Etesvous jeune homme; elles font en sorte qu'un peu de galanterie vous amuse, et pendant ce temps, votre bourse se délie, vous jetez votre argent sur la table, tout en badinant.
Vous me demanderez peut-être, madame, si la bonne foi règne dans la boutique des marchands. Si vous entendez par bonne foi une certaine exactitude de conscience sans détour, cette bonne foi
prescrite à la rigueur par la loi, je vous répondrai franchement que je n'en sais rien. En revanche, je vous dirai qu'il peut s'y trouver une bonne foi mitigée, qui, dégagée de la sévérité du précepte, s'accommode à l'avidité que les marchands ont de gagner sans violer absolument la religion. Le marchand partage le différend en deux. La religion veut une régularité absolue, l'avidité veut un gain hors de tout scrupule ; on est chrétien et marchand tout à la fois ; ce sont deux contraires, comme le froid et le chaud. Cependant il faut vivre et se sauver. Que fait-on ? On cherche un tempérament. Comme chrétien, je m'abstiendrai d'un gain exorbitant; comme marchand, je le ferai raisonnable. Le malheur est que ce n'est presque jamais le chrétien, mais bien le marchand, qui fixe ce gain raisonnable.