DES PERSONNES DE QUALITE
Leur rang est le vôtre, madame. Heureux ceux qui, comme vous, savent rendre cette chimère du rang une chose respectable, et qui, par leur affabilité, restituent au vulgaire comme un équivalent de l'égalité naturelle qui existe entre les hommes! J'ai dit chimère, et ce mot est sans conséquence ; c'est le langage des philosophes, et leurs idées ne feront jamais revenir personne sur le train ordinaire des choses de ce monde.
Pouvoir être impunément superbe, parce qu'on est d'une grande naissance ; sentir pourtant qu'il n'y a point là matière à orgueil, et se rendre modeste, non pour l'honneur de l'être, mais par sagesse, cela est beau. Etre né sans noblesse, et néanmoins acquiescer de bonne grâce aux droits qu'on a donnés au noble, sans envier son état ni rougir du sien propre, cela est plus beau que d'être noble ; c'est une raison au-dessus de la noblesse. Les deux caractères d'esprit que je viens d'indidiquer sont peut-être sans exemple ; mais, en revanche , nous avons des fourbes qu'on appelle sages ou philosophes. Ils n'ont point les vertus que je viens de signaler ; seulement ils ont de l'esprit, et beaucoup d'orgueil. Avec ces deux pièceslà, ils font même figure que s'ils étaient en effet ce qu'ils feignent d'être ; ils trompent les sots; quant aux clairvoyants, ils sont en si petit nombre, qu'ils ne valent pas une exception.
Vous seriez surprise de voir ici, madame, de quel air certains hommes du plus haut rang abordent leurs inférieurs. J'ai souvent examiné leurs façons d'assez près. Ce grand personnage vous caresse, vous tend la main, vous sourit, se familiarise, pourvu qu'il ait des témoins ; car c'est un rôle de simplicité trop brillant pour le perdre dans l'obscurité. Notre homme n'est point simple; c'est un acteur qui veut être applaudi ; il lui faut donc du spectacle. Tous les instants ne sont pas favo-
rables. Il en vient un ; l'acteur vous trouve ; et vous devenez l'instrument, la victime de sa gloire. Vous restez caressé, marqué de honte, confirmé petit, insulté par l'estime que s'acquiert ce perfide en vous sacrifiant, en jouant le public, en se jouant lui-même ; car il jouit de l'applaudissement , sans se douter que c'est un bien mal acquis.
Sur cela, je fais une réflexion. De tous les hommes, les plus sots, peut-être les plus misérables , ce sont les hommes orgueilleux ; mais l'homme qui pousse l'orgueil jusqu'à vouloir contrefaire le modeste , pour mériter l'estime qu'on donne à la modestie, cet homme est un petit monstre (i).
Un jour, je me trouvai dans un endroit où vint un de ces hauts seigneurs dont je parle. Il se fit un écart dans la compagnie ; on lui prodigua mille honnêtes déférences. Messieurs, dit-il avec un geste de main, qui mélangeait artistement la hauteur et la simplicité , ou qui , pour mieux dire, était équivoque entre l'une et l'autre, et aussi flat-
(i) Cet homme est un petit monstre. Montesquieu s'est montré moins sévère, lorsqu'il a dit : Heureux qui peut avoir assez d'orgueil pour être modeste ! C'est un aveu pénible à faire; mais enfin, si c'est la vérité, il faut en convenir, la modestie la plus aimable n'est peut-être qu'un légitime amour-propre habilement déguisé. L'homme pense hautement et superbement de lui-même, et il ne pense ainsi que de lui-même, a dit un profond moraliste. ■
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teur pour lui qu'il le croyait flatteur pour nous, messieurs, point de cérémonie ; je vis sans façons, et partout où je vais, c'est m'obliger que de n'en point faire. Cela, bien interprété, signifiait : On doit des respects à mon rang, je le sais, et je suis charmé que vous ne l'ignoriez pas ; mais je vous en fais grâce ; vous vous êtes mis en état, et cela me suffit.
A votre avis, madame, ai-je mal fondu ce compliment ? N'est-ce pas là le sens qu'il peut rendre, et l'inférieur ne doit-il pas être bien flatté d'une familiarité dont on ne l'honore qu'en se montrant satisfait du sentiment qu'il a de sa petitesse ? Avec cela cependant , et d'autres vertus de la même force, l'homme de haute qualité gagne le titre de philosophe. Celui dont je vous parle nous fit un récit qui tendait à nous prouver sa modestie, mais qui amenait en même temps une exposition de tous ses avantages. Ce récit est de trois lignes ; le voici.
Les provinciaux sont fatigants , nous dit-il. Je ne pus l'autre jour me dispenser d'aller à une petite ville dont je suis seigneur. J'appris que les habitants viendraient en corps me complimenter à mon arrivée. Le gentilhomme de France le plus ennemi de ces fadaises , c'est moi ; la vanité de mes confrères là-dessus m'est insupportable. Pour me sauver, je dis à mes gens d'arrêter à deux lieues de la ville , dans le dessein de n'y entrer
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qu'à dix heures du soir, et d'envoyer dire que j'arriverais seulement le lendemain sur le soir. Mais je m'assoupis, pour mes péchés, dans le lieu où je m'étais arrêté. Mes gens n'osèrent me réveiller; j'y passai la nuit, et par là, le lendemain, je fus contraint d'essuyer une kyrielle de respects ridicules. Quelle corvée ! je baissai mes glaces, et je fis le malade.
Tout ce que j'ai dit jusqu'ici ne regarde que l'homme du haut rang. Le petit noble ne peut guère se donner ces airs mitigés de hauteur et de modestie ; la distance d'un bourgeois à lui n'est pas assez grande, et de tels airs ne seraient pas à leur place. Dénué de ces équipages magnifiques et de cet appareil de domestiques, qui subjuguent la vanité des inférieurs, à la faveur d'un sentiment de vanité même, il n'a pour toute ressource d'orgueil que le maigre titre de noble ; sa philosophie, quand il se mêle d'en avoir, n'est guère au large avec cela.
S'il contrefait le modeste, ce ne peut être qu'avec le bourgeois ; et sa modestie , en pareil cas, ne ferait pas fortune. Le bourgeois, à la vérité, l'en croira sur sa mine ; mais il ne l'en louera pas ; il le trouvera seulement dans l'ordre. Si même le bourgeois est plus riche, il croira pouvoir en conscience faire deux membres égaux en valeur , d'une part , avec sa roture et ses richesses , de l'autre , avec la naissance et la mé-
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diocrité des biens du noble ; tant pour tant, et le compte fait, la fierté du bourgeois se tient en garde.
Il y a de l'erreur, dit intérieurement le noble, qui se doute bien du calcul ; mais comment faire pour la prouver au bourgeois ? Le voici, madame. Parmi les hommes, le préjugé de la noblesse est violent; le riche bourgeois a beau s'étourdir làdessus , il n'y a que façon de le prendre pour le rendre au joug. Le gentilhomme, pour cela, emploie une familiarité franche , raille la noblesse, vante le bon citoyen , lui fait honneur de sa roture , et le confirme dans le mépris qu'il a déjà pour les avantages de la naissance. C'est bien là le meilleur hameçon pour rattraper le bourgeois qui avait rompu ses filets. Comme il s'était attendu à quelque résistance de la part du noble, quand il avait arrêté son compte, il est charmé d'une telle docilité, il en a de la reconnaissance, il estime, il admire enfin celui qui a bien voulu ne pas sentir qu'il était gentilhomme ; voilà le grand œuvre du petit noble philosophe, dont l'amour-propre, longtemps contraint, trouve ainsi la récompense de la contrainte qu'il a soufferte.
Il me semble, madame, que vous me demandez comment il en use avec l'homme de qualité. C'est une autre allure. Jeune, il brigue sa compagnie, son amitié, sa confidence. Quelquefois, par un autre tour d'imagination, il travaille d'esprit, de geste et de dépense , pour arriver à prendre avec
lui un ton d'égal à égal; il s'enfle, et fait comme la grenouille, qui veut être aussi grosse que le bœuf. Si son bien et sa situation lui interdisent le commerce des gens de qualité, et que par hasard il ait à leur parler, il affiche sur son visage qu'il est gentilhomme, et paraît à peu près dans le goût de ces aventuriers, de roman, casque en tête et lance au poing, qui se vantent par leur seule posture.
Tous ces caractères se peuvent trouver en province, à l'air près de société moins aisé. Parlons de choses plus nouvelles pour vous, madame ; par exemple, disons un mot des femmes de qualité, cela vous réjouira.
Otez à la campagnarde de qualité le masque qu'elle porte, quand, montée sur sa haquenée, elle traverse d'un château à l'autre ; ôtez-lui sa vanité crue sur les antiquités de famille, son ton bruyant, l'embarras total de sa contenance, et sa marche à. mouvement uniforme, toutes choses dont se compose l'économie de sa ridicule personne ; ôtez-lui ses fils le marquis et le chevalier, petits enfants qu'elle dresse devant vous à la révérence villageoise, et qui par fatalité sont toujours morveux quand ils arrivent, afin d'être mouchés du mouchoir de la mère (i) (passez-moi le portrait); ôtez-
(1) Afin d'être mouchés du mouchoir de la mère. Cette image est un peu triviale, et l'auteur en demande pardon
lui, dis-je, tout cela, il ne vous reste plus rien de curieux chez elle, si ce n'est la langueur ou le ton emphatique de ses compliments quand elle est en ville. Tout cela vu et entendu, le sujet est épuisé. Les femmes de qualité dans ce pays font un spectacle bien plus varié. Les définirai-je en général ? Le projet est hardi ; n'importe.
La femme de qualité a tous les défauts de la bourgeoise, mais, pour ainsi dire, tirés au clair par l'éducation et l'usage. Elle possède un goût de hardiesse si heureux, qu'elle jouit du bénéfice de l'effronterie, sans être effrontée. Peut-être ne doit-elle cet avantage qu'à la nature de l'esprit des hommes , faciles à donner des droits plus amples à qui les étonne par de plus fortes impressions.
L'air de mépris le mieux entendu de la femme de qualité pour la bourgeoise, ce sont ses caresses et ses honnêtetés ; et là-dessus, rien n'est plus joli que la femme de qualité, dit la bourgeoise. L'innocente ! qui ne voit pas que, par cette politesse, la voilà destinée à la subordination.
Dans la femme de qualité, l'habillement, la marche, le geste et le ton, tout est formé par les grâces ; la nature ne s'en est point mêlée. Ce ne sont point de ces grâces qui font partie néces-
lui-même; elle est toutefois si plaisante et si vraie, qu'on la croirait dérobée à la délicieuse farce de la Comtesse d'Escarbagnas.
saire de la figure, que l'on a sans y penser, qui nous suivent partout, qui sont nous, qui sont en nous-mêmes ; ce sont des grâces de hasard, formées après coup, que la vanité des parents a commencées, que l'exemple et le commerce aisé des autres femmes ont avancées, et qu'une étude de vanité personnelle a finies ; grâces ridicules aux yeux des gens raisonnables, attirantes pour les jeunes gens, imposantes pour le peuple, inimitables aux bourgeoises, quoique toujours copiées par elles ; voisines du mal dont elles aplanissent les voies, et dignes d'être regardées comme le chef-d'œuvre de l'orgueil. Voilà, madame, ce que l'on appelle les airs du monde.