‹ Marivaux, moralisteChapitre 79 sur 122 · PARIS FOURMILLE DE BEAUX-ESPRITS · texte numérisé non relu

PARIS FOURMILLE DE BEAUX-ESPRITS

Paris fourmille de beaux-esprits. Il n'y en eut jamais tant ; mais il en est d'eux à peu près comme d'une armée ; il y a peu d'officiers-généraux, beaucoup d'officiers subalternes, un nombre infini de soldats. J'appelle officiers-généraux, les auteurs qu'en fait d'ouvrages de goût le public avoue pour excellents. Après eux viennent les grands médiocres dans le même genre de travail ; passez-moi ce nom plaisant que je leur donne. Nous pouvons encore les mettre à la tête des officiers subalternes, et les nommer les premiers de cette classe. Imaginez-vous, madame, un espace

entre l'excellent et le médiocre ; c'est celui qu'ils occupent ; leurs idées sont intermédiaires. Ce n'est pas que ce milieu qu'ils tiennent soit senti de tout le monde ; il n'appartient qu'au lecteur excellent lui-même de l'apercevoir. Leur caractère d'esprit, généralement parlant, leur fait tour à tour trop de tort et trop d'honneur ; trop de tort, parce que bien des gens, machinalement connaisseurs du beau, ne se sentant pas assez frappés du ton de leurs idées, les confondent avec les médiocres ; trop d'honneur, parce que bien des gens aussi, n'ayant qu'un goût peu sûr, peu décisif, les jugent excellents sur la foi du plaisir qu'ils prennent à la lecture de leurs ouvrages. Après eux viennent les médiocres, que j'appelle les officiers subalternes ; gens dont le talent est de fixer sur du papier un certain genre d'idées raisonnables,» mais communes, suffisantes toutefois pour le commerce et la conduite des honnêtes gens entre eux, et par là si familières, qu'elles ne méritent pas d'être expressément offertes à la curiosité du lecteur un peu délicat.

Disons un mot en passant des esprits du plus bas étage. Ce sont des auteurs au-dessous du médiocre, gens si misérables, que c'est une bonne fortune à eux de fixer même une idée commune dans son degré de force et de justesse. Un si petit talent d'esprit ne vaut pas la peine d'une plus grande analyse. Qu'il vous suffise de savoir, ma-

dame, que ces messieurs n'ont point de nom, qu'on ne connaît chacun d'eux ni par la chute ni par le succès particulier de leurs ouvrages. Fût-ce par la chute, ce serait toujours être connu par quelque chose. Un médiocre compose-t-il ; s'il tombe, du moins dit-on, un tel est tombé, comme on dit, tel officier a été tué. Mais à l'égard de ces derniers, on sait en gros que mille de leurs productions paraissent et ne valent rien ; c'est comme un bataillon qui se présente, et que le mousquet fait tomber. Qui est-ce qui s'avisera de demander le nom des soldats morts ?.

Il y a d'autres auteurs encore, que nous mettrons, si vous voulez, au rang des beaux-esprits ; ce sont les traducteurs. Ils savent les langues savantes, ils ressuscitent l'esprit des anciens, qui, disent-ils, vaut cent fois mieux que l'esprit des modernes ; du moins faut-il avouer qu'ils le croient de bonne foi, puisque nous ne voyons pas qu'ils s'estiment assez pour penser par eux-mêmes. C'est agir conséquemment à leur principe.

Je vous aurais parlé plus tôt d'une autre sorte d'auteurs, si je n'avais jugé qu'ils tiendraient à injure de se voir mis au rang de ceux qu'on appelle beaux-esprits ; ce sont les philosophes et les géomètres. J'ai quelquefois pensé au peu de cas que ces messieurs semblent faire des productions de sentiment et de goût, aussi bien qu'à la distinction avantageuse que le public fait d'eux. Le bel-es-

prit, il est vrai, ne s'est pas fait de la géométrie une science particulière ; il n'est point géomètreouvrier. C'est un homme né architecte, qui, méditant un édifice, le voit s'élever à ses yeux dans toutes ses parties différentes, qui en imagine et en voit l'effet total par un raisonnement imperceptible et comme sans progrès. Ce même raisonnement, pour le géomètre, contiendrait la valeur de mille raisonnements qui se succéderaient avec lenteur. Le bel-esprit, en un mot, par l'effet d'une heureuse conformation d'organes, possède un sentiment fin et exact de toutes les choses qu'il voit ou qu'il imagine ; il y a entre ses organes et son esprit un heureux accord, qui lui forme une manière de penser, dont l'étendue, l'évidence et la chaleur ne font qu'un corps. Je ne dis pas qu'il ait chacune de ces qualités dans toute leur force; un si grand bien est au-dessus de l'homme ; mais il en a ce qu'il en faut pour voler à une sphère d'idées dont non-seulement les rapports, mais la simple vue, passent le géomètre.

Quant aux philosophes, la nature et ses principaux effets ne sont-ils pas le nœud gordien pour eux ? Nous sommes-nous à nous-mêmes une énigme plus intelligible qu'il y a quatre mille ans ? Qu'a pu penser sur l'homme un philosophe, qu'un bel-esprit excellent ne nous puisse dire, et plus ingénieusement, et avec des préceptes plus accommodés à nos façons non réfléchies de con-

naître et de sentir ? A entendre fastueusement prononcer le nom de philosophe, qui ne croirait que son esprit est d'un autre genre que celui du belesprit ? L'homme, pour l'ordinaire, est cependant leur sujet commun. En quoi diffèrent-ils donc ? C'est que l'un traite ce sujet dans un poème, dans une ode ; l'autre, dans un corps de raisonnements qu'on appelle système. L'un glisse l'instruction à la faveur du sentiment, et l'on dirait un maître caressant qui vous fait des leçons utiles, mais intéressantes ; l'autre est un pédagogue qui vous régente durement, et vous commande un triste silence.

Pourquoi donc pense-t-on plus respectueusement du philosophe que du bel esprit ? Ne seraitce pas que le philosophe, ou bien l'homme au système, nous proposant une connaissance expresse de nous-mêmes, nous fait penser que nous sommes difficiles à comprendre, et par là importants ; au lieu que le bel esprit, qui fait un poème ou une ode, semble ne nous exposer à nos propres yeux que pour nous divertir? Or, ce dessein ne nous fait pas tant d'honneur.

Pardon, madame, si tout cela m'a conduit un peu loin ; ce sont des idées que j'avais depuis longtemps dans l'esprit, et qui ont enfin trouvé à se faire jour. Revenons à nos auteurs. Je sais que vous aimez à raisonner; je vais tâcher de vous servir à votre goût.

L'amour-propre est à peu près à l'esprit ce qu'est la forme à la matière ; l'un suppose l'autre. Tout esprit a donc de l'amour-propre, comme toute portion de matière a sa forme. De même aussi que toute portion de matière est susceptible de prendre une forme plus ou moins fine et variée, suivant qu'elle est plus ou moins fine et délicate elle-même, de même notre amour-propre est plus ou moins subtil, suivant que notre esprit a lui-même plus ou moins de finesse. Ces principes établis, concluons que l'auteur excellent est, de tous les auteurs, celui dont l'amour-propre est le plus subtil.

Tâchons d'en développer le jeu. Tout homme vraiment supérieur a le sentiment de sa supériorité; il a les veux bons, il voit incontestablement ce qu'il est; il se complaît à se voir, il s'estime; voilà le début de son amour-propre. Il veut des témoins de ses avantages; en voilà les progrès. Il veut des témoins sans faveur, naïfs, irréprochables, portant témoignage avec un étonnement qui les décèle inférieurs ; il veut mettre leur propre orgueil en défaut; il est bon juge des moindres expressions de confusion qui échappent à cet orgueil; il apprécie un geste, le silence même; voilà la finesse de l'amour-propre excellent. Mais observez, madame, que cet amour-propre est à son dernier période, quand, à l'art de ces appréciations dont j'ai parlé, il joint encore l'art de déro-

ber ses inquiétudes superbes, et de jouir de ses découvertes, sans paraître y avoir tâché. Insinuer qu'il est bonnement, innocemment supérieur ; escamoter à ceux qu'il surpasse jusqu'à la triste consolation de l'appeler en vain; voilà le nec plus ultra de l'orgueil de l'auteur.

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