‹ Marivaux, moralisteChapitre 85 sur 122 · REFLEXIONS" SUR LE STYLE SINGULIER · texte numérisé non relu

REFLEXIONS" SUR LE STYLE SINGULIER

L'homme qui pense beaucoup approfondit les sujets qu'il traite ; il les pénètre, il y remarque des choses d'une extrême finesse, que tout le monde sentira quand il les aura dites, mais qui, de tout temps , n'ont été remarquées que de très peu de gens ; et il ne pourra assurément les exprimer que par un assemblage et d'idées et de mots très rarement vus ensemble. Voyez combien les critiques profiteront contre lui de la singularité inévitable de style que cela va lui faire ! Que son style sera précieux ! Mais aussi de quoi s'avise-t-il de tant penser, et d'apercevoir, même dans les choses que tout le monde connaît, des côtés que peu de gens voient, et qu'il lui faudra exprimer par un style qui paraîtra nécessairement précieux ? Cet hommelà a grand tort.

Il faudrait lui dire de penser moins, ou prier les autres de vouloir bien qu'il exprime ce qu'il aura pensé, et de souffrir qu'il se serve des seuls mots qui peuvent exprimer ses pensées , puisqu'il ne peut les exprimer qu'à ce prix-là.

Quand elles seront exprimées, il faudra voir si

on les entend. Sont-elles obscures ? Qu'on lui dise alors : Il vous a été permis d'unir telles idées, et conséquemment tels mots qu'il vous a plu, pour vos pensées. Peu nous importe que telles idées, aussi bien que tels mots soient ordinairement ou rarement ensemble ; même nous ne demandons pas mieux que l'union en soit singulière ; cela nous promet des pensées, ou neuves, ou rares, ou fines. Mais vous vous mêlez de faire le grand esprit , d'avoir besoin de cette singularité d'union dans vos idées, et conséquemment dans vos mots ; et cela ne vous procure que des pensées inintelligibles, ou qui peignent les choses autrement qu'elles ne sont, ou qui y ajoutent des finesses qu'on n'y trouve pas. Pensez donc avec netteté, justesse, etc. Oh ! voilà des' reproches sérieux, raisonnés et raisonnables, pourvu qu'on en prouve la justice.

Et comment la prouvera-t-on ? En examinant chaque pensée, en voyant si elle s'entend ; car il faut qu'elle soit nette et claire. Après cela, est-elle trop allongée, ou ne l'est-elle pas ? Pourrait-on la former avec moins d'idées qu'il n'en entre dans sa composition, et par conséquent, l'exprimer avec moins de mots, sans rien ôter de sa finesse et de l'étendue qu'elle embrasse? Ensuite, est-elle vraie? L'objet qu'elle peint, regardé dans ce sens-là, estil conforme au portrait qu'elle en fait ?

Par exemple : L'esprit est souvent la dupe du

EXTRAITS DU CABINET DU PHILOSOPHE 23û.

cœur. C'est M. de La Rochefoucauld qui l'a dit. Supposons que cela ne fût dit que d'aujourd'hui par quelque auteur de nos jours. Ne l'accuseraiton pas de s'être exprimé dans un style précieux ? Il y a bien de l'apparence. Pourquoi, s'écrierait un critique, ne pas dire que l'esprit est souvent trompé par le cœur, que le cœur en fait accroire à l'esprit ? C'est la même chose.

Non pas, s'il vous plaît, lui répondrais-je, vous n'y êtes point ; ce n'est plus là la pensée précise de l'auteur; vous la diminuez de force, vous la faites baisser. Le style de la vôtre, puisque vous parlez de style, ne vous exprime qu'une pensée assez commune ; le style de cet auteur nous en exprime une plus particulière et plus fine, et nous peint mieux ce qui se passe quelquefois entre le cœur et l'esprit. Cet esprit, simplement trompé par le cœur, ne me dit pas qu'il est souvent trompé comme un sot, ne me dit pas même qu'il se laisse tromper. Nous sommes souvent trompés, sans mériter le nom de dupes ; quelquefois on nous en fait habilement accroire, sans qu'on puisse nous reprocher d'être de facile croyance. Or, cet auteur a voulu nous dire que souvent le cœur tourne l'esprit comme il veut ; qu'il le fait aisément incliner à ce qui lui plaît ; qu'il lui ôte sa pénétration, ou la dirige à son profit; enfin qu'il le séduit et l'engage à être de son avis, bien plus par les charmes de ses raisons que par leur solidité.

Cet auteur a voulu nous dire que l'esprit a souvent la faiblesse, en faveur du cœur, de faire passer pour raisonnable, pour possible, pour vrai, ce qui ne l'est pas; et le tout, sans remarquer qu'il a cette faiblesse-là. Voilà bien des choses, que l'idée de dupe renferme toutes, et que le mot de cette idée exprime toutes aussi. Or, si l'idée de l'auteur est juste, que trouvez-vous à redire au signe dont il se sert pour exprimer cette idée?

§ Il y a des gens qui, en ■ faisant un ouvrage d'esprit, ne saisissent pas toujours précisément une certaine idée qu'ils voudraient joindre à une autre. Ils la cherchent ; ils l'ont dans l'instinct, dans le fond de l'âme ; mais ils ne sauraient la développer. Par paresse, ou par nécessité, ou par lassitude, ils s'en tiennent à une autre qui en approche, mais qui n'est pas la véritable ; et ils l'expriment pourtant bien, parce qu'ils prennent le mot propre de cette idée à peu près ressemblante à l'autre, et en même temps inférieure.

§ Si Montaigne avait vécu de nos jours, que de critiques n'eût-on pas faites de son style ! Car il ne parlait ni français, ni allemand, ni breton, ni suisse ; il pensait et il s'exprimait, au gré d'une âme singulière et fine. Montaigne est mort; on lui rend justice; c'est cette singularité d'esprit, et conséquemment de style, qui fait aujourd'hui son mérite. La Bruyère est plein de singularités. Aussi a-t-il pensé sur l'âme, matière pleine de choses

singulières. Combien Pascal n'a-t-il pas d'expressions de génie ! Qu'on me trouve un auteur célèbre ayant approfondi l'âme, et qui, dans ses peintures de nous et de nos passions, n'ait pas le style singulier !

QUE DE CHARGES s'iMPOSEXT AUX RICHES !

Par ma foi ! plus j'examine mon état, et plus je m'en loue. Si j'étais dans le monde, j'aurais probablement quelque charge, je serais marié, j'aurais des enfants. Sa charge, il faut la remplir; sa femme, il faut la supporter; ses enfants, il faut les élever, puis les marier, c'est-à-dire, ne garder que la moitié de sa vie, et se défaire de l'autre en leur faveur; c'est la règle. N'est-ce pas quelque chose de bien touchant que ce tracas ? Je connais des gens qui ont tout ce que je dis là, femme, charge, et enfants, et qui sont riches. Je les vois pesants ; ils rêvent creux, ils ont des physionomies sérieuses, qui servent de remède à l'envie de rire. Parlez-leur, ils se plaignent toujours ; c'est de leur femme qui joue; c'est de l'état qui va mal; c'est du ciel, qui ne fait pas pleuvoir à leur fantaisie ; c'est du chaud, c'est du froid, d'un fils libertin, d'une fille coquette, d'une troupe de valets qui les servent mal et les pillent bien.

Après cela ce sont des amis qu'il faut régaler, et qui ne seront peut-être pas contents, qui ont

plus d'envie de compter vos plats que de les manger ; c'est leur vanité qui vient voir si la vôtre soutient sa noblesse. Leur faites-vous trop bonne chère ; ils vous trouvent superbes et fastueux ; vous les irritez, parce que vous leur rendez la revanche onéreuse. Les régalez-vous de bon cœur, mais frugalement, faute de pouvoir faire mieux ; votre bon cœur est un sot, qui ne leur apprête qu'à turlupiner de vos moyens. Serez- vous assez bien meublé pour eux, aurez-vous assez de valets ; ils prendront garde à tout cela. Vous le savez, vous craignez ce qu'ils en penseront, vous avez peur de rougir devant eux ; il s'agit de leur considération ou de leur mépris ; leur coup de chapeau désormais sera plus honnête ou plus cavalier, selon l'état où ils vous trouveront.

Car enfin, tâtez-vous vous-même ; voyez si, suivant le hasard de choses semblables, un homme ne vous est pas plus ou moins important dans le monde. Allez-vous manger volontiers chez des gens d'un étalage médiocre, qui donnent de tout leur cœur, mais qui ne peuvent que donner peu ? leur amitié vous pique-t-elle ? Vous honorez-vous fort de les connaître ? Parlez-vous d'eux souvent ? Non ; ce sont de bonnes gens que vous aimez bien, mais pour les laisser là; leur commerce ne vous pare point, votre orgueil n'y gagne rien ; ce ne sont point là les connaissances qui vous donnent du nom, qui vous vantent dans l'esprit des

autres. Vous-même vous ne vous souciez guère de ceux qui n'ont que de pareils amis; vous voulez que les vôtres fassent du fracas, et vous voulez en faire aussi, pour être recommandé à leur amour-propre, pour être sur la liste de ceux qu'on peut voir en toute sûreté d'orgueil. Avec qui est-il ? dira-t-on en vous montrant. Avec monsieur un tel, avec madame une telle. Oh ! voilà qui va bien ; on parlera de vous, on vous citera, vous en serez digne. Et qui est ce monsieur un tel dont le commerce vous est si honorable ? Hélas ! le plus souvent il n'est rien, lui, quant à son esprit, son cœur et ses vertus ; mais il a un bon équipage, un bon cuisinier ; il fait de la dépense, il se donne de bons airs ; on le voit aux spectacles ; les dames le saluent, les hommes l'accueillent ; c'est un homme enfin. Non, je dis mal ; ce n'est pas un homme, c'est un riche, un possesseur de grandes places, un seigneur. Or, on voit partout des gens qui sont tout cela, sans mériter le grand nom d'homme ; car qu'est-ce que c'est qu'un homme ? Est-ce la naissance qui le fait ? Xon ; appelez-le comme vous le voudrez ; elle ne le fait que le fils de son père. Ce n'est ni la naissance ni la richesse qui le constituent ; ce n'est pas non plus l'esprit ni le don de penser ; car la pensée et le sentiment, et tout ce que vous avez enfin, appartient bien à l'homme, mais cela ne fait pas l'homme ; je n'appellerais cela que les outils avec lesquels on doit

EXTRAITS DE l' INDIGENT PHILOSOPHE 24D

le devenir. Or, qu'est-ce donc encore une fois qu'un homme ? Hélas ! je ne le dirai, j'en suis sûr, que d'après vous-même, et d'après tout le monde, qui en irait bien mieux, si nous en avions un grand nombre, de ceux que je regarde comme véritablement hommes.

Un homme donc, c'est cette créature à qui vous voudriez toujours avoir affaire, que vous voudriez trouver partout, quoique vous ne cherchiez pas à lui ressembler. Voilà ce que c'est ; vous n'avez qu'à entendre ce que je dis là. Tous les hommes la cherchent cette créature, et par-là tous les hommes se font leur procès, s'ils ne sont pas comme elle.

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