‹ Marivaux, moralisteChapitre 87 sur 122 · LE MECHANT · texte numérisé non relu

LE MECHANT

Paris est de tous les théâtres du monde celui où il y a la meilleure comédie, ou bien la meilleure farce, si vous le voulez ; farce en haut, farce en bas. Plût à Dieu que ce fût toujours farce, et rien autre chose ! plût à Dieu qu'on en fût quitte pour rire de ce qu'on voit faire aux hommes ! Je les trouverais bien aimables, s'ils n'étaient que ridicules; mais quand ils sont méchants, il n'y a plus moyen de les voir, et Ton voudrait pouvoir oublier qu'on les a vus. Ah ! l'horreur !

Je demandais l'autre jour ce que c'était qu'un homme, j'en cherchais un ; mais je ne mettais pas le méchant au nombre de ces créatures appelées hommes, et parmi lesquelles on peut trouver ce que je cherche. Je ne sais où le mettre le méchant; il ne serait bon qu'au néant, mais il ne mérite pas d'y être. Oui, le néant serait une faveur pour ce monstre d'une espèce singulière, qui sait le mal qu'il fait, qui goûte avec réflexion le plaisir de le faire, et qui, sachant de quelle peine il serait le plus affligé, apprend par là à vous frapper des coups que vous devez le plus vivement sentir; enfin qui ne voit le mal qu'il peut vous faire, que parce qu'il voit le bien qu'il vous faudrait. Lumière affreuse, si elle ne doit lui servir qu'à cela ! Ou bien l'emploi qu'il en fait est bien cri-

minel ; c'est à lui à vider la question, cela le regarde de plus près qu'un autre.

Il n'y a que le méchant dans le monde qui ait à prendre garde à son système ; il n'y a que lui qui soit obligé d'être assez sûr de son fait pour ne point se tromper. Et remarquez que la plupart du temps les méchants sont les plus ignorants de tous les hommes. Si par hasard il y en a quelqu'un qui raisonne, qu'il examine donc un peu si ce ne serait pas pour se mettre en pleine liberté d'être méchant, qu'il s'est imaginé qu'il n'y avait point de mal à l'être. Cela se pourrait fort bien. En effet, qu'il regarde les honnêtes gens, les gens de bien, qui sont en petit nombre à la vérité, mais qui, malgré cela, soutiennent la société ici-bas, et la sauvent du désordre affreux que lui méchant et ses semblables y mettraient. Car que deviendrait la terre, si le peu qui y reste de vertu ne servait de contre-poids à l'énorme corruption qui s'y trouve ? Bien nous en prend que cela soit ainsi, que toujours un peu de bon, conservé sur cette terre, y maintienne un ordre que l'extrême quantité du mauvais emporterait sans une Providence. Heureusement Dieu est plus fort que l'homme; il faut que l'homme puisse toujours voir clair, et que le bien soit toujours là pour juger le mal; et le mal le respecte.

Revenons à notre méchant qui croit pouvoir l'être impunément. Je lui disais de regarder les

gens de bien. Assurément il y en a parmi eux qui ont autant ou plus d'esprit que lui; être homme de bien n'est pas être un sot ; et de toutes les bêtises, la plus grande serait de le penser. L'homme d'esprit vertueux peut voir tout ce que voit le méchant, peut se dire tout ce que celui-ci se dit, et peut-être plus ; car le vertueux a plus de dignité dans l'âme ; il porte plus haut le sentiment de son excellence, que nous avons tous. C'est même l'abus de ce sentiment qui fait que nous sommes tous orgueilleux.

Quoi qu'il en soit, pourquoi l'homme vertueux, avec tout l'esprit qu'il a, trouve-t-il les raisonnements du méchant absurdes ? Pourquoi cette différence dans leurs sentiments ? Car enfin l'homme vertueux serait quelquefois tenté d'être méchant. Pourquoi y résiste-t-il, puisqu'il en sait autant que ce méchant qui n'y résiste pas, et qui croit que cela est sans conséquence? Oh! mais, dira ce dernier, c'est qu'il est retenu par une crainte que je n'ai point. Eh bien ! pensez- vous qu'il y ait moins de bon sens dans sa crainte sublime, que dans votre désir avide et brutal de vous prouver qu'il n'y a point de risque à être ce que vous êtes ? Est-on moins aveugle dans votre cas que dans le sien ? Et moi, je vous dis que c'est tout le contraire.

Un homme qui souhaite un bien avec ardeur, et qui brûle de l'envie de voir qu'il n'y a point de

danger à y courir, a bientôt fait son affaire ; cette extrême envie de jouir expédie bien vite les discussions ; on n'est pas délicat sur les raisons légitimes de faire une chose , quand on veut absolument la faire. Mais l'homme qui, malgré le penchant qu'il aurait à la faire, craint en même temps le péril qu'il peut y avoir à s'y livrer, oh ! c'est lui qui y regarde de près ; et assurément s'il faut de la finesse dans l'examen, ce sera lui qui l'aura ; et, dans toutes les affaires de la vie, vous vous fierez toujours bien plus à lui qu'à l'autre. Tenez, ôtez la peine qu'il y a à être bon et vertueux, nous le serons tous ; il n'y a que cette peine qui a fait de si sottes philosophies ; les systèmes hardis , les erreurs les plus mal raisonnées, tout vient de là. On ne saurait croire ce que cette peine-là fait devenir notre pauvre esprit, ni jusqu'où elle le dupe; et malheureusement pour nous encore, la nature prête, quand nous voulons nous égarer dans nos considérations ; elle a de quoi tromper celui qui la veut voir mal, comme elle a de quoi éclairer celui qui la veut voir bien.

l'homme a l'habit brodé d'or et le mendiant

Les choses vont, et je les regarde aller; autrefois j'allais avec elles, et je n'en valais pas mieux. Parlez-moi, pour bien juger de tout, de n'avoir plus d'intérêt à rien. Autrefois, par exemple, je

n'aurais pas pensé si juste sur une chose qui me frappe actuellement. Je vois de ma fenêtre un homme qui passe dans la rue, et dont l'habit, si on le vendait, pourrait marier une demi-douzaine d'orphelines. Voyons. Voici un pauvre homme comme moi qui lui tend la main pour avoir quelque chose, et il ne lui donne rien. Apparemment qu'il lui dit : Dieu vous bénisse ! et c'est toujours quelque chose que de renvoyer à Dieu une chanté qu'on ne veut point faire. Parlons à notre homme. Ah ! monsieur, que vous avez bonne mine ! que vous êtes brillant ! Je cherche un homme, c'est-à-dire, quelqu'un qui mérite ce nom ; par hasard , ne sériez-vous pas mon fait ? En effet, vous avez grande apparence. Attendez un moment que ma raison vous regarde ; c'est une excellente lunette pour connaître la valeur des choses. Ah ! il me semble que votre habit n'a plus tant d'éclat; votre or se ternit, je le trouve ridicule. Qu'est-ce que vous faites de cela sur un vêtement ? On vous prendrait pour une mine du Pérou.

Eh! morbleu, n'êtes-vous pas honteux de mettre sur vous tant de lingots en pure perte, pendant que vous pourriez les distribuer en monnaie à tant de malheureux que voici, et qui meurent de faim ? Ne leur donnez rien, si vous voulez ; gardez tout pour vous ; mais ne leur prouvez pas qu'il ne tient qu'à vous de leur racheter la vie. N'en voient-ils pas la preuve sur votre habit? Eh! du moins, cachez-leur

votre cœur ; ôtez cet habit qui insulte à leur misère , et qui n'a ni taim ni soif. Ne savez-vous pas bien qu'il serait barbare de jeter votre argent dans la rivière, pendant que vous pourriez en secourir des affamés qui n'auraient pas de quoi vivre ? Eh bien ! n'est-ce pas le jeter dans la rivière, que de le jeter sur un vêtement qui n'en a que faire, qui n'en devient ni plus chaud pour l'hiver ni plus frais pour l'été ? Eh ! pour qui le galonnez-vous ou le brodez-vous tant ? Est-ce pour moi ? Est-ce afin de m'inspirer plus de considération pour vous ? Je ne donne plus dans ce piége-là ; j'ai vécu plus d'un jour. Le marchand ni le tailleur ne rendent point un homme respectable; et d'ailleurs, je ne saurais vous regarder dans cet état-là, sans que les larmes m'en viennent aux yeux. Retirez-vous; je ne suis point un barbare ; je vois des gens qui souffrent, je vois le bien que vous pourriez leur faire, et votre vue m'afflige. Allez, vous dis-je, vous n'êtes point un homme, et j'en cherche un. Si je voulais un tigre, je vous donnerais la préférence sur tous les tigres ayant quatre pattes ; ils ne sont pas si tigres que vous, puisqu'ils ne savent pas qu'ils le sont, au lieu qu'il ne tient qu'à vous de connaître que vous l'êtes.

EXTRAITS DE L'iNDIGENT PHILOSOPHE 25!

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