‹ Marivaux, moralisteChapitre 88 sur 122 · LE BON SENS EST TOUT CHEZ L ECRIVAIN. VANITÉ DES AUTEURS · texte numérisé non relu

LE BON SENS EST TOUT CHEZ L ECRIVAIN. VANITÉ DES AUTEURS

Je vous l'ai déjà dit, je me moque des règles, et il n'y a pas grand mal ; notre esprit ne vaut pas trop la peine de toute la façon que nous faisons souvent après lui ; nous avons trop d'orgueil pour la capacité qu'il a, et nous le chargeons presque toujours de plus qu'il ne peut porter. Pour moi, ma plume obéit aux fantaisies du mien ; et je serais bien fâché que cela fût autrement ; car je veux qu'on trouve de tout dans mon livre ; je veux que les gens sérieux, les gais, les tristes, quelquefois les fous, enfin que tout le monde me cite. Et vous verrez qu'on me citera. Bref, je veux être un homme et non pas un auteur, et ainsi donner ce que mon esprit fait, non pas ce que je lui ferais faire. Aussi je ne vous promets rien, je ne jure de rien ; si je vous ennuie, je ne vous ai pas dit que cela n'arriverait pas ; si je vous amuse, je n'y suis pas obligé, je ne vous dois rien. Ainsi le plaisir que je vous donne est un présent que je vous fais ; et si par hasard je vous instruis, je suis un homme magnifique, vous voilà comblé de mes grâces.

Vous riez ; peut-être levez-vous les épaules. Mais dites-moi , qu'est-ce qu'un auteur méthodique ? Comment , pour l'ordinaire , s'y prend-il pour composer ? Il a un sujet fixe sur lequel il va tra-

vailler; fort bien. Il s'engage à le traiter, l'y voilà cloué ; allons, courage. Il a une demi-douzaine de pensées dans la tête sur lesquelles il fonde tout l'ouvrage. Elles naissent les unes des autres, elles sont conséquentes , à ce qu'il croit du moins ; comme si le plus souvent il ne les devait pas à la seule envie de les avoir, envie qui en trouve, n'en fût-il point, qui en forge, qui les lie ensuite et leur donne des rapports de sa façon, sans que le pauvre auteur sente cela, ni s'en doute. Car il s'imagine que le bon sens a tout fait, ce bon sens si difficile à avoir, ce bon sens qui rendrait les livres si courts, qui en ferait si peu, s'il les composait tous, à moins qu'il n'en fit d'aussi peu gênants que l'est le mien; ce bon sens si simple, parce qu'il est raisonnable, qui sait mieux critiquer les sciences humaines, et quelquefois s'en moquer, que les inventer, qui n'a point de part à une infinité de doctrines, les déiices de la curiosité des hommes; enfin ce bon sens qui ne saurait durer avec aucune folie, comme avec la vanité d'avoir de l'esprit, par exemple, et qui, lorsque nous écrivons, et qu'il nous éclaire, nous a bientôt dit sur notre sujet ce qu'il en faut dire ; car il ne se prête point à nos allongements, et c'est avec eux que nous faisons des volumes.

Aussi voit-on des ouvrages si languissants ! J'admire comment l'auteur peut les finir ; car, à la vingtième page, son esprit, à demi mort, ne va

plus ; il se traîne. Vous qui lisez son livre,, vous le trouvez solide à cause qu'il est pesant; vous autres lecteurs, vous êtes pleins de ces méprises-là.

Je vous dis vos vérités sans façon; car je suis l'homme sans souci, et je ne vous crains point. Vous ne verrez point de préface à la tête de mon livre, je ne vous ai point prié de me faire grâce, ni de pardonner à la faiblesse de mon esprit. Cherchez ce verbiage - là dans les auteurs ; il leur est ordinaire. Il est étonnant qu'ils ne s'en corrigent point; mais ils sont si enfants qu'avec cette finesse-là ils s'imaginent vous obliger à leur vouloir du bien, et vous remplir d'une bonté, d'une charité, à la faveur desquelles ils feront glisser l'admiration qu'ils méritent; vous serez le lion qui n'aura plus de griffes, tant vous serez bien amadoué. La plaisante idée! elle me divertit.

Quand un auteur regarde son livre, il se sent tout gonflé de la vanité de l'avoir fait ; il en perd la respiration, il plie sous le faix de sa gloire. Ce livre, il va le faire imprimer ; les hommes en connaîtront-ils la beauté ? Crieront-ils au miracle ? Il voudrait bien leur dire que c'en est un ; mais ils n'aiment pas qu'on leur dise cela; ils veulent, au contraire, qu'on soit humble avec eux; c'est leur fantaisie. Allons, soit, dit notre auteur, faisons comme il leur plaît. Là-dessus il dresse une préface dans l'intention d'être humble ; et vous croyez qu'il va l'être, il le croit aussi, lui. Mais comment

s'y prendra-t-il ? Oh ! voici le beau. Imaginez-vous un géant qui se baisse pour paraître petit'; il a beau se baisser, le Pantalon qu'il est (i) ; on voit toujours ses grandes jambes qui se haussent de temps en temps, parce que la posture le fatigue. Eh bien ! ce géant-là, c'est la vanité de notre auteur. Tenez, regardez bien; le voilà qui va se baisser : « Lecteur, la matière dont j'entreprends de parler « est si grande, et surpasse tellement mes forces, « que je n'aurais osé la traiter, si je n'avais compté « sur ton indulgence. » Fort bien; c'est ici que le géant se fait petit.

Chut! poursuivons : « Ce n'est pas que quelques « amis, dont je respecte les lumières, n'aient tact ché de me persuader que mon travail ne dé- « plairait pas; et il est vrai que l'étude profonde « que j'ai faite de ma matière, a dû, si je ne me « flatte, m'en donner une assez grande connaisse sance. » Voilà les jambes qui se redressent.

Quelle singerie ! Je n'ai point d'esprit, j'en ai plus qu'un autre; on aurait pu mieux faire que moi; personne ne l'entend mieux ; soyez indulgent, admirez-moi; mon sujet me surpasse, il ne me surpasse point; tout cela s'agence dans la préface d'un

(i) Le Pantalon tel qu'il est. Ce nom de Pantalon était celui d'un des personnages bouffons de l'ancienne comédie italienne. Il est resté dans notre langue pour désigner toute espèce de farceurs ou de charlatans; et l'on dit encore pantalonnade dans le sens de bouffonnerie.

EXTRAITS DE l/lNDIGENT PHILOSOPHE ih']

auteur sans qu'il s'en aperçoive. Faibles créatures que nous sommes ! nous ne faisons que du galimatias, quand nous voulons parler de nous avec modestie.

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