‹ Marivaux, moralisteChapitre 89 sur 122 · LA FAUSSE MODESTIE · texte numérisé non relu

LA FAUSSE MODESTIE

Nous ne manquons pas de gens qui croient être modestes, et qui le croient de bonne foi ; ils le paraissent même, à ne regarder que la superficie de cela. Mais examinez-les d'un peu près. Celui-ci ne se loue point, par exemple; n'ayez pas peur qu'il se vante d'avoir la moindre qualité; il n'oserait presque dire qu'il est honnête homme ; il ne se sert là-dessus que de phrases mitigées, et encore les bégaie-t-il; il est bon, il est généreux, serviable, franc, simple, il est tout cela, sans en avoir jamais dit un mot. Oh! c'est qu'il vous trompe; il l'a dit, et le dit toujours, car toujours il vous fait remarquer qu'il ne le dit point.

En voici un qui rougit quand vous le louez ; vous l'embarrassez tant, qu'il ne sait que vous répondre, il perd contenance. Oh! celui-là est modeste. Non; c'est qu'il a tant d'amour-propre, qu'il en est timide et inquiet ; vous le louez en compagnie, tout le monde le regarde, et il n'aime pas à voir l'attention de tout le monde fixée sur lui; il est en peine, pendant que vous le louez, de ce que les autres en pensent; il a peur qu'on ne l'épluche en ce moment-là, et qu'il n'y perde; il

a peur qu'on ne croie qu'il prend plaisir à ce que vous dites, et que cela n'indispose la vanité des autres contre lui. Trouvez le moyen de lui persuader que tout le monde est aussi charmé de l'entendre louer qu'il le serait lui-même ; et vous verrez s'il sera embarrassé ; il vous aidera à dire, il se livrera à vous comme un enfant, il vous dira : Mettez encore cela, et puis encore cela. Ainsi ce n'est pas votre éloge qu'il craint, il le savourerait mieux qu'un autre; mais c'est l'esprit injuste et dédaigneux de ceux qui écoutent. Appelez-vous cela modestie ?

Je connais un homme qui, bien loin de se louer, se ravale presque toujours; il combat tant qu'il peut la bonne opinion que vous avez de lui. Eût-il fait l'action la plus louable, il ne tiendra pas à lui que vous ne la regardiez comme une bagatelle; il n'y songeait pas quand il l'a faite, il ne savait pas qu'il faisait si bien; et si vous insistez, il la critique, il lui trouve des défauts, il vous les prouve de tout son cœur, et c'est parce que vous êtes prévenu en sa faveur que vous ne les voyez pas. Que voulez-vous de plus beau? Ah! le fripon ! il sait bien qu'il ne vous persuadera pas, et il ne prend pas le chemin d'y réussir. Vous l'avez cru vrai dans tout ce qu'il disait ; eh bien ! son coup est fait, vous voilà pris. De quel mérite ne vous paraîtra pas un homme qui, tout estimable qu'il est, ne sait pas qu'il l'est, et ne croit pas

EXTRAITS DE L'iNDIGENT PHILOSOPHE 25q

l'être? Peut-on se défendre d'admirer cela? Non, à ce qu'il a cru. Aussi vous attendait-il là, et vous y êtes.

Je m'ennuierais de compter les faux modestes de cette espèce, ils sont sans nombre, il n'y a que de cela dans la vie ; et comme dit mon livre, la modestie réelle et vraie n'est peut-être qu'un masque parmi les hommes. Il est vrai qu'il y a tel masque qu'il est difficile de ne pas prendre pour un visage. Il y en a aussi quantité de si grossiers qu'on les devine tout d'un coup; et ceux-là je leur pardonne volontiers, à cause qu'ils me font rire, ou qu'ils me font pitié.

Je connais de bonnes gens très plaisants, par exemple; c'est que sachant le cas qu'on fait de ceux qui ne se louent point, ils ont là-dessus fait leur plan; ils ont dit : Je serai modeste; allons, cela est arrêté ; et ils le sont. Ce n'est pas là tout; c'est que si alors vous ne leur disiez point qu'ils le sont, ils vous le diraient eux-mêmes; et si vous le dites le premier, ils en conviennent de tout leur cœur ; ils vous rapportent des exemples de leur modestie ; ils vous marquent les temps, les lieux, les actions, avec une satisfaction et une naïveté pleines d'innocence. Ensuite ils concluent, ils disent : C'est vrai, mon défaut n'est pas d'être vain. Et pour preuve, c'est qu'ils en font vanité, de n'être pas vains. Aussi ces gens-là, je ne dis pas qu'ils sont masqués, car ils ne portent point leur mas-

2t)0 MARIVAUX MORALISTE

que, ils ne l'ont qu'à la main, et vous disent : Tenez, le voilà. Cela est charmant, et j'aime tout à fait cette manière d'être ridicule; car enfin, il faut l'être, et de toutes les manières de l'être, celle qui mérite le moins de mépris à mon gré, c'est celle qui ne trompe point les autres, qui ne les induit pas en erreur sur notre compte ; il n'y a que les vanités fines et souples qui me révoltent.

Les ridicules bien francs, qui ne se cachent point, comme je dis, qui se livrent à toute ma critique, à toute la moquerie que j'en puis faire, je ne leur dis mot, je les laisse là, ce serait battre à terre ; mais ces fourberies d'une âme vaine, ces singeries adroites et déliées, ces impostures si bien concertées qu'on ne sait presque par où les prendre pour les couvrir de l'opprobre qu'elles méritent, et qui mettent presque, tout le monde de leur parti, oh! que je les hais, que je les déteste !

Cependant il faut faire semblant de n'en rien voir; car on doit vivre avec tout le monde. Il ne s'agit pas de marquer ses dégoûts ; et les gens qui se piquent de ne pouvoir souffrir ces sortes de défauts, qui les persécutent partout où ils les trouvent, je ne les aime pas trop non plus ces gens-là; ils ne sont point aimables. Et qu'ils n'aillent point dire qu'ils n'en agissent comme cela, que parce qu'ils sont amis de la vérité ; ce discours-là ne vaut rien ; ces grands amis de la vérité ne la disent

EXTRAITS DE L'iNDIGENT PHILOSOPHE 26 1

point, quand ils parlent ainsi. Ce n'est pas le parti de la vérité qu'ils prennent là-dedans ; c'est plutôt qu'ils sont extrêmement vains eux-mêmes, et que leur vanité ne saurait endurer le succès des fausses vertus des autres; cela fatigue leur amourpropre, et non pas leur raison.

Entendez-vous, messieurs les véridiques, ne nous vantez point tant votre caractère ; je n'en voudrais pas, moi. Vous n'êtes que des hypocrites aussi, avec cette haine vigoureuse dont vous faites profession contre certains défauts, et des hypocrites peut-être plus haïssables que les autres; car sous ce beau prétexte d'antipathie vertueuse pour la fausse modestie, vous ne trouvez personne à votre gré, vous satirisez tout le monde, aussi bien Fimposteur qui joue des vertus qu'il n'a pas, que l'honnête homme qui les a ; vous êtes ennemis déclarés de tous les honneurs d'autrui, vous n'en voudriez que pour vous; tout ce qui est loué et estimé vous déplaît. Allez, je ne suis point votre dupe. Laissez les gens en paix ; souffrez la vertu ; pardonnez aux autres hommes leur vanité; elle est plus supportable que la vôtre, elle vit du moins avec celle de tout le monde. Les autres hommes ne sont que ridicules, et vous par-dessus le marché vous êtes méchants; ils font rire, et vous, vous offensez; ils ne cherchent que notre estime, et vous, vous ne cherchez que nos affronts; est-il de personnage plus ennemi de la société que le vôtre ?

Cependant on a la bonté de vous craindre ; c'est à qui sera de vos amis, afin de n'être pas mordu. J'ai remarqué même que votre protection, car votre amitié en est une, gâte ceux à qui vous l'accordez; ils ne s'inquiètent plus d'eux; il leur semble, parce que vous les aimez, que leur fortune est faite ; ils ne se gênent plus, ils parlent haut, ils raisonnent sur les autres; ils les jugent. On les écoute, on les entoure; et pendant que tout le monde n'ouvre la bouche sur votre chapitre qu'avec crainte et respect, eux ils jouissent superbement de l'avantage de parler de vous d'une manière aisée et familière ; on voudrait bien être à leur place. Ils racontent vos reparties, vos jugements, vos audaces ; ils ajoutent qu'ils vous querellent tous les jours, qu'ils vous retiennent, mais que vous n'entendez pas raison sur certaines choses. C'est un étrange homme, disent-ils ; il faut marcher droit avec lui ; les caractères faux ne l'accommodent pas. Du reste, c'est le meilleur garçon du monde, et le plus simple. Je lui dis ce que je veux, moi; quelquefois il se fâche, et il me divertit; mais on ne le changera point.

Tout ce que je dis là, au reste, je l'ai vu arriver, comme je le raconte, et je le rends trait pour trait .

Page 1