USAGES DE TABLE
Je parle de cette politesse, ou si vous voulez, de cette bienséance, de ce bel air, que les gens du monde ont dans leurs festins, où il faut s'observer et avoir une façon de boire et de manger toute de convention. Diantre! cela est sérieux, prenez garde à vous. Si vous haussez trop le coude en buvant, on dira que vous n'êtes qu'un provincial, qu'un petit bourgeois, qui n'a pas coutume d'être en bonne compagnie. Voyez ce que c'est ! O gens du monde, que vous êtes de pauvres gens !
Je disais un jour à un gentilhomme tout frais débarqué de sa province, et que des personnes de considération avaient prié à souper : Eh! monsieur, où allez-vous vous fourrer ? Vous êtes bien hardi de vouloir vous présenter tout de go à pareille fête, vous qui savez tout simplement manger et couper vos morceaux à la manière de votre pays. Croyez-vous qu'il suffise d'avoir bon appétit? Vraiment, vous n'y êtes pas; c'est même, en ce pays-ci, le père de toutes les incongruités que l'appétit, dans un homme qui ne sait pas le conduire. Comment remercierez-vous ceux qui boiront à votre santé? Je vous vois d'ici, vous pencherez civilement la tête, et vous serez un joli garçon avec cette contorsion-là! Dites-moi, aurez-
vous en mangeant cet air libre et aisé qu'il convient d'avoir avec sa fourchette, son assiette, son verre et son couteau ? Savez-vous le nom des plats qu'on vous servira? Avez-vous étudié votre dictionnaire de friandise et de gourmandise ? Il faut qu'un galant homme le sache, sous peine de ne paraître qu'un manant. Comment serez-vous assis? Vous tiendrez-vous bien droit à table, vous ne serez qu'un échalas. Y serez-vous sans façon, ah! le paysan ! Mon gentilhomme, épouvanté de ce que je lui disais, prit la chose très sérieusement (1), et aima mieux être malade que d'aller à son repas ; il m'avoua même, six mois après, que j'avais raison, et reconnut qu'il m'avait eu obligation.
Les hommes, avec toutes leurs façons, ressem-
(1) Prit la chose très-sérieusement. Rien de plus sérieux, en effet, quand on veut être du monde. A ce propos, je me souviens d'une anecdote qu'a racontée quelque part le bon abbé Delille. Un de ses collègues de professorat s'était trouvé d'un repas de cérémonie, et se vantait, avec la bonhomie d'un fidèle habitant de la rue Saint-Jacques, de s'être comporté aussi bien que tous les autres convives. L'abbé coquet et mondain lui fit subir une sorte d'interrogatoire, et le convainquit bientôt de trois ou quatre gaucheries; par exemple, de s'être aidé de sa fourchette pour le potage, d'avoir coupé son pain au lieu de le rompre, et de n'avoir pas cassé la coquille d'un œuf à la coque, après l'avoir mangé. Le pauvre professeur dut se tenir pour dit, après cela, que l'usage est un tyran dont, avec tout l'esprit et le goût possibles, on ne saurait deviner tous les bizarres caprices.
EXTRAITS DE L'iNDIGENT PHILOSOPHE 265
blent aux enfants. Ces derniers s'imaginent être à cheval, quand ils courent avec un bâton entre les jambes. Il en est de même des hommes; ils s'imaginent, à cause de certaines belles manières qu'ils ont introduites entre eux pour flatter leur orgueil, ils s'imaginent, dis-je, en être plus considérables, et quelque chose de grand; les voilà à cheval. Il y a tel homme dans le monde, qui est si fort sur son droit, sur son quant-à-soi, qu'il aimerait mieux essuyer une fourberie qu'une impolitesse. A combien de sots coupe-t-on la bourse, en cajolantleur vanité! Tout le monde est bourgeois-gentilhomme, jusqu'aux gentilshommes mêmes. Les hommes sont plus vains que méchants. Mais je dis mal ; ils sont tous méchants,, parce qu'ils sont tous vains. Y at-il rien de si malin, de si peu charitable, que la vanité offensée ? Je suis bon, disait un ancien dont le nom ne me revient pas, je suis généreux ; mon bien, ma vie, tout ce que je possède, est à mes amis, aux indifférents même. Me trahit-on, je l'oublie ; me nuit-on, me fait-on du mal, je le pardonne; mais ne m'humiliez pas.
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