lbid., huitième feuille
politesse; où les amours-propres, toujours en lutte, sont courtois clans leurs rivalités; où l'amour est l'affaire importante et la conversation le plus agréable des passe-temps.
Marivaux était admirablement doué pour peindre une telle société. L'occupation de sa vie fut de l'étudier, avec indulgence, parce qu'il était bon, avec complaisance, parce qu'il lui ressemblait dans ce qu'elle avait d'aimable.
Il en a laissé, dans le roman et au théâtre, une image d'autant plus charmante que ses modèles ont à jamais disparu. Que reste-t-il aujourd'hui de ce monde brillant qui peuplait les salons parisiens sous la Régence et durant les premières années du règne de Louis XV? Sa grâce évanouie ne renaîtra plus. La société moderne a d'autres mœurs, d'autres idées, d'autres passions; ce qui occupait les contemporains de Marivaux ne nous touche plus guère, et ils auraient de la peine à comprendre ce qui nous passionne aujourd'hui. Nous les trouvons frivoles et superficiels; nos thèses de sentiment les feraient sourire. Mais, si nous ne leur ressemblons plus, nous aimons à les comprendre ; malgré leurs défauts et leurs vices, malgré la corruption profonde que dissimule leur délicatesse, ils représentent l'époque la plus aimable peut-être de la société française. Peintre fidèle et unique, Marivaux nous expose au vrai leur langage, leur métaphysique amoureuse, leurs raffinements; entre tous les auteurs dramatiques d'alors, il est celui qui a le moins sacrifié la vérité aux exigences du théâtre; il n'a rien donné à cette pompe un peu solennelle et convenue que la comédie conservait encore du siècle précédent.
Il ne faut donc pas chercher dans Marivaux l'homme universel et commun, mais des portraits, reprodui-
sant, avec les grâces mignardes des modes contemporaines, les différences minutieuses d'une même série de modèles : une de ses comédies, les Sincères, n'est, d'un bout à l'autre, qu'une galerie de portraits. Il se borne à l'élude du monde qu'il aime et auquel il doit son éducation morale; content de saisir et de fixer des ressemblances passagères, il ne s'inquiète pas de chercher cette ressemblance éternelle avec l'homme même, que Molière atteint. Il ne faut pas lui demander davantage une intrigue solidement nouée, allant droit au dénouement et provoquant des situations fortes. Pour lui, l'intrigue n'est qu'un prétexte; sauf dans une ou deux pièces soigneusement construites, il y attache peu d'importance ; souvent ses comédies sont moins des pièces de théâtre que des études de mœurs dialoguées. Ce qui n'est ailleurs que hors-d'œuvre — réll exions, dissertations, morale mondaine — devient ici l'essentiel. Aussi, quelquefois, l'intérêt est-il plus philosophique que dramatique. De là, l'échec de plusieurs comédies de Marivaux devant le public et leur succès de lecture auprès des lettrés. Dans ses cadres légers, l'auteur du Legs dispose de petits tableaux de genre, rarement de grandes toiles; il y groupe cinq ou six personnages au plus — un couple de maîtres, un couple de valets, un ou deux personnages épisodiques. Il se contente, suivant la donnée du sujet, d'un acte ou de trois; avec les Serments indiscrets il voulut pousser jusqu'à cinq et eut lieu de s'en repentir '. On a dit '' que Molière, décrivant en
1. Une fois cependant Marivaux confirma le succès d'une pièce en trois .nies, le Prince travesti, en l'étendanl jusqu'à cinq. Voir ci-dessus, p. 58, n. i.
2. Voir Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. II, p. 32 et 33, et Port-Royal, t. III, p. 293 à 293.
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beaux vers la Gloire du Valde-Gràce, aurait pu s'appliquer à lui-même ce qu'il dit des « mâles appas » de la grande peinture, de ces fiers et larges coups de brosse, qui demandent
Une main prompte à suivre un beau feu qui la guide, Et dont, comme un éclair, la justesse rapide Répande dans ses fonds, à grands traits non tàtés, De ses expressions les touchantes beautés.
Marivaux pourrait prendre pour lui ce que dit le même Molière d'une peinture plus lente, qui admet la minutie léchée, car il y excelle : il peint des miniatures sur ivoire.
L'amour, l'éternel sujet de la comédie, est aussi le - sentiment qui anime les personnages de Marivaux, mais plutôt une galanterie aiguisée de sentiment qu'un vif entraînement, encore moins la passion telle que nous l'entendons aujourd'hui. Marivaux répugnait aux exagérations de ce genre :
Passion! dit une de ses marquises, passion! j'ai vu ce mot-là dans Cyrus ou dans Clcopâtre. Eh! Dorante, vous n'êtes pas indigne qu'on vous aime;... je vous dirai même que vous m'auriez peut-être plu; mais je n'ai jamais pu me fier à votre amour; je n'y ai point de foi, vous lexagérez trop. Il révolte la simplicité de caractère que vous me connaissez. M'aimez-vous beaucoup? ne m'aimez-vous guère? faites-vous semblant de m'aimer? c'est ce que je ne saurais décider. Eh! le moyen d'en juger mieux, à travers toutes les emphases et toutes les impostures galantes dont vous enveloppez vos discours? Je ne sais plus que soupirer, dites-vous. Y a-t-il rien de si plat? Un homme qui aime une femme raisonnable ne dit point : Je soupire ; ce mot n'est pas assez sérieux pour lui, pas assez vrai; il dit : Je vous aime ; je voudrais bien que vous m'aimassiez; je suis bien fâché que vous ne m'aimiez pas ; voilà tout, et il n'y a que cela dans votre cœur non plus. Vous n'y verrez ni que vous m'adorez, car c'est parler en poète; ni que vous êtes désespéré, car il faudrait vous enfermer; ni que je
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suis cruelle, car je vis doucement avec tout le monde; ni peut-être que je suis belle, quoiqu'à tout prendre il se pourrait que je le fusse '.
Il n'aurait eu cependant qu'à regarder autour de lui pour étudier d'après nature l'amour positif et net. Le xvme siècle ne se piquait guère de platonisme : jamais l'amour ne fut moins scrupuleux et plus positif qu'à cette époque 2. Marivaux n'y voulut prendre que ce qu'il retenait encore de délicatesse et de grâce : le reste ne pouvait tenter qu'un satirique énergique, et il ne l'était pas, ou un écrivain licencieux par goût, et il l'était moins encore. Il sut voir cette corruption, non pour la peindre, mais pour l'indiquer en la regrettant. Ainsi purifié, l'amour du xvme siècle devint un des sentiments les plus aimables dont un auteur dramatique ait animé ses créations : un mélange de sensibilité et d'ironie, de sincérité et de feinte, de discrétion et de hardiesse 3.
On a comparé plusieurs fois, au sujet de cette peinture épurée d'un sentiment médiocrement pur,
1. Les Sincères, se. x. On trouvera, ci-après, p. 2"0, un passage ,1c Shakespeare, tout semblable à celui-ci, de tour et d'idée:
•J. Voir le chapitre sur V Amour dans la Femme au xvme siècle, par MM. de Goncourt, IV, p. 150 et suiv.
:ï. ViUemain dit excellemment : « 11 y eut, dans les impurs du xvme siècle, un côté de licence qui passait la comédie régu- [ière; mai- la partie élégante et ostensible de ces mœurs n'eut pas d'interprète plus piquant et plus ûdèle que Marivaux... Cette comédie a sans doute exagéré la nature, comme tous les types expressifs, mais elle fait partie de l'histoire morale du dernier siècle. - [Littérature au xvin* siècle, treizième leçon.) M. Alphonse Daudet voit même dans cette épuration une cause du reproche dTexcessive finesse fait à Marivaux : « Le style de Marivaux, son observation subtile, ses délicatesses de sentiment devaient paraître alambiqués à un siècle qui se prétendait arrivé au vrai ih's choses, et se vantait d'avoir supprimé en amour les exagérations, les grimaces et l'affectation. - (Journal officiel, 'J juillet 1877.)
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Marivaux à Watteau i ; en effet, l'écrivain et l'artiste se complètent et s'expliquent l'un par l'autre. Le sourire qui égayé la physionomie mutine des héroïnes de Watteau, voltige sur les lèvres de celles de Marivaux; chez les unes et les autres, l'abandon des poses a de la décence, le costume est galant sans impudeur; les soupirants sont empressés avec réserve, tendres avec respect. L' E 'mbarquement pour C y thère est comme l'apothéose du théâtre de Marivaux, mais quelles illustrations plus appropriées trouverait-on pour celuici que V Accord parfait, les Entretiens amoureux, l'Arlequin jaloux, la Promenade, etc.? L'amour, ici comme là, semble transfiguré; il est pourtant vrai, d'une vérité idéale, dont tous les éléments sont pris à la réalité. Nous ne connaissons pas les décors du théâtre italien, mais on peut les supposer d'après les toiles de Watteau. Ces architectures dorées par le temps, ces allées de parc jaunies par l'automne, ces Termes dressés parmi la verdure grimpante, ces pièces d'eau argentées dans le lointain, ces salons aux grandes baies ouvrant sur les jardins à la française dont le dessin géométrique se perd dans les libres frondaisons de la forêt voisine, tout ce cadre semble préparé pour les personnages de Marivaux. De fait, ce sont eux qui le peuplent. Les modèles favoris de Watteau, ce sont les acteurs de la Comédie-Italienne, avec
1. Sur l'amour, tel que le peint Watteau, voir MM. de Concourt, Watteau, dans Y Art au xvme siècle, première série, p. S à 11. — Dans cette prédilection pour les costumes italiens, qui fait de son œuvre comme une illustration perpétuelle de Marivaux, Watteau suivait l'exemple de son maître Gillot, qui, avant lui, « s'était enfermé à représenter les sujets de la Comédie- Italienne » (Comte de Caylus, Vie de Watteau); surtout, il avait lui-même une véritable passion pour l'Opéra et la décoration théâtrale. Voir une jolie page de Charles Blanc, Histoire des Peintres, école française, t. II, Watteau, p. 6, sur le symbolisme commode des costumes italiens.