‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 210 sur 345 · Causeries du Lundi, t. IX, p · texte numérisé non relu

Causeries du Lundi, t. IX, p

2. Ce sont surtout ces côtés du caractère de Marianne qui font dire au président Hénaut (Mémoires, p. 411) que Marivaux est « admirable quand il peint la vertu malheureuse ou l'orgueil d'une belle âme ».

ainsi Paméla de Richardson, destinée, comme le roman français, à montrer la vertu et la beauté aux prises avec le malheur. A ce sujet, les témoignages abondent : hostiles ou favorables à Marivaux, tous les critiques du siècle dernier s'accordent à déclarer que la Vie de Marianne a inspiré Paméla et Clarisse Harlowe l.

La différence est grande, cependant, entre le caractère et le talent des deux romanciers : Marivaux, homme du monde, élégant, sceptique, spirituel jusque dans la tendresse, distingué jusque dans la passion, moral par la vérité même de ses tableaux et la justesse de ses analyses, mais d'un goût trop fin pour tomber dans la déclamation, encore moins dans le prêche, fatiguant parfois, rarement ennuyeux; Richardson, artisan pauvre, lentement formé par une vie laborieuse et arrivé tard à une existence un peu relevée, naïf, plus raisonnable que spirituel, avec plus d'émotion que de goût, surtout préoccupé d'in-

1. Diderot est tout à fait explicite : « Les romans de M. de Marivaux, dit-il, ont inspiré Paméla, Clarisse et Grandisson. >• (Projet, de préface envoyé à M. Trudaine, édit. Assézat et Tourneux, t. V, p. 434). De même le président Hénaut : « Il a donné lieu à divers romans anglais, Paméla, etc. » (Mémoires, p. 411.) Grimm le reconnaît, à contre-cœur : « S'il est vrai que ses romans ont été les modèles de Richardson et de Fielding, on peut dire que, pour la première fois, un mauvais original a fait faire des copies admirables. » (Corresp. litt., t. III, p. 182). La première, durant un voyage en Angleterre, Mme du Boccage avait écrit : >< Dans les repas d'amateurs de lettres, nous n'avons pas manqué de célébrer les ingénieux auteurs de Tom Jones et de Clarisse. On m'a bien demandé des nouvelles du père de Marianne et du Paysan parvenu, peut-être le modèle de ces nouveaux romans. » (Londres, 25 mai 1750, dans ses Œuvres, t. III, p. 48). Villemain dit encore : « Ce sont les seuls ouvrages de notre langue, où, pour la peinture de la vie, la sensibilité morale de Richardson soit égalée, sans dessein de l'imiter. » (Littérature au xvme siècle, treizième leçon.) Il croyait à tort les romans de Marivaux postérieurs à ceux de Richardson.

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striure, de donner des préceptes et des exemples de morale pratique, n'évitant pas toujours le pédantisme el l'emphase, parfois ennuyeux.

Cependant, il est visible que Richardson a pris dans la Vie de Marianne l'idée et le caractère principal de Paméla. Qu'est-ce que Marianne? L'histoire d'une jeune fille évitant à force d'énergie et de droiture les pièges qui lui sont tendus. Qu'est-ce que Paméla? Le sous-titre du roman anglais nous l'apprend tout de suite : « la vertu récompensée ». Mais, si le point de départ et le point d'arrivée sont les mêmes, les incidents de la route diffèrent du tout au tout. Autant Marianne est fine, spirituelle, rusée môme, fière de sa beauté et sûre de son pouvoir, révoltée contre la mauvaise fortune, admirablement armée pour la lutte, autant Paméla est naïve et modeste, ignorante de son charme, désarmée contre la persécution. C'est que l'une est française, l'autre anglaise. La première appartient à une société où les femmes sont reines par leur beauté et leur esprit, habituées à l'adulation avant et après le mariage; la seconde, élevée dans la dépendance et pour la dépendance, considère les hommes comme des êtres supérieurs, à qui la religion, les mœurs, la loi donnent tous les droits. Marianne, trompée par Valville, s'indigne et le confond; elle écrase de son mépris M. de Climal, qui veut la séduire. Paméla, en butte à une tentative du même genre, s'écrie avec un étonnement douloureux : « Le gentleman s'est rabaissé jusqu'à prendre des libertés avec sa pauvre servante ' ! » Lorsque Marianne, orpheline abandonnée, se voit à la veille de devenir marquise par le mariage, tout, dans son attitude, dans ses paroles, dans ses élans

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