‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 211 sur 345 · Paméla, lettre x · texte numérisé non relu

Paméla, lettre x

d'amour même, laisse entendre à l'homme de qui elle va recevoir un nom et une fortune que c'est lui qui est l'obligé : pour elle, son sexe et sa beauté la font égale à toutes les conditions, supérieure à tous les bienfaits. Paméla, au contraire, lorsque le jeune seigneur qui l'aime consent à l'épouser, exprime sa joie par des effusions d'humble reconnaissance : « Cette pauvre, pauvre sotte fille sera aujourd'hui, midi sonné, aussi bien sa femme que s'il épousait une duchesse!... Oh! le cher charmant homme1! » Un peu avant, à la veille du mariage, elle demandait à son seigneur la liberté de lui baiser la main : « Mon cœur vous est si dévoué, lui disait-elle, que ma seule crainte est de me montrer plus empressée que vous ne le souhaiteriez 2! » Au lendemain du mariage, l'avenir des deux jeunes femmes se présente aussi différent que leurs caractères. Marianne aimera toujours Valville, mais elle recevra des hommages; elle sera fidèle, mais elle admettra des adorateurs, les considérant comme le cortège nécessaire de sa beauté. Tout ce que son mari peut lui demander, c'est qu'elle lui fasse honneur par son goût et son esprit, qu'elle sache présider un dîner, tenir un salon. Tout autre est l'idéal de bonheur que rêve Paméla : vénérer son mari, ne vivre que pour lui, diriger sa maison avec zèle et vigilance, l'entourer de soins, assurer son bien-être, fuir les assemblées, lui consacrer tous ses instants quand il est là, l'attendre quand il est absent, et lire « afin de polir son esprit pour se rendre plus digne de sa compagnie et de son entretien » ; trop heureuse s'il veut bien « de temps à autre » lui

1. Paméla, Journal, Jeudi, à six heures du matin; passage Irad. par Taine, Histoire de la littérature anglaise, t. IV, p. 107.

2. Ibid., Journal, Lundi, trad. de l'abbé Prévost, édit. de 1782, t. 111, p. 159.

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accorder « son agréable conversation, pour une ou deux de ces heures qu'elle regardera comme les plus douces de sa vie, et où il aura l'indulgence d'écouter toutes les tendres folies qu'un cœur plein de ses bontés pourra lui inspirer dans ses épanchements ' . »

La cause capitale de différences si profondes dans des situations souvent semblables est dans celles du caractère anglais et du caractère français : pour l'Angleterre et pour la France, les deux livres marquent chacun une date dans l'histoire des mœurs. La femme française du xviii0 siècle était avant tout élevée par le monde et pour lui; elle ne manquait pas toujours de qualités solides, mais elle avait surtout des qualités aimables; la femme anglaise était élevée pour la vie intime, pour l'ornement et la joie du foyer domestique; son charme était discret. Certes, l'amour pudique et rougissant de Paméla, tant de douceur, de retenue, de qualités solides sont d'un pur attrait; mais la coquetterie piquante de Marianne, ce cœur fier et tendre, cet esprit toujours en éveil, font aussi un être très séduisant. Il n'y a pas lieu de marquer une préférence; elles sont aussi vraies l'une que l'autre, et cela suffit.

Mais où la supériorité de Marivaux sur Richardson est évidente, c'est lorsqu'on compare les procédés des deux auteurs; ici l'hésitation n'est plus possible. Marianne cause longuement et avec trop de subtilité, on ne peut pas dire qu'elle disserte; elle fait des réflexions, elle ne formule pas de sentences. Paméla disserte; elle fait même des phrases; elle ne craint pas le développement dogmatique; au contraire, elle l'amène et le poursuit volontiers; elle manque souvent de mesure, ou même de goût. C'est que Marivaux

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