Le Cabinet du Philosophe, sixième feuille
L EXPRESSION METAPHORIQUE. 487
naturellement du monde Marivaux est porté à quintessencier; la finesse ne lui suffit pas, il lui faut le raffinement. Presque toujours son idée commence par être juste; mais il veut en tirer tout ce qu'elle contient; il s'ingénie à l'épuiser, et il la gâte '. S'il savait s'arrêter à temps, s'il laissait au lecteur quelque chose à deviner, il serait presque toujours excellent. Sainte-Beuve a dit avec une spirituelle justesse : « Il est un de ces écrivains auxquels il suffirait souvent de retrancher pour ajouter à ce qui leur manque *. »
Ce n'est pas seulement par l'analyse prolongée outre mesure que Marivaux tombe dans le raffinement de mauvais goût. Entre toutes les différentes manières de rendre une même pensée, il lui arrive souvent de rejeter la plus simple, c'est-à-dire la meilleure pour prendre la plus subtile. En ce cas, l'expression naturelle est remplacée par une sorte de petite charade, où les termes abstraits, détournés de leur sens, s'unissent dans le plus singulier amalgame. Il met son amuur-propre à inventer des locutions figurées en dehors de l'usage. Il fera dire, par exemple, à un amant qui rend à sa maîtresse dédain pour dédain : « Je ne suis point de caractère à persécuter les dispositions où je vous vois 3 ». Il appellera le silence « l'abstinence de paroles4 »; au lieu de « parler familièrement », il dira « parler à rez-de-chaussée 5 »; etc.
Les expressions de ce genre se rapprochent de ce
i. Collé le remarque déjà : « Ce style précieux... n'est pas, à mon avis, un aussi grand défaut que celui de ressasser trop la même idée, de l'épuiser et de ne la point quitter qu'il ne l'ait quelquefois gâtée à force de la répéter et de la rabâcher. » (T. II. p. 289.)