‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 62 sur 345 · Tanzai et Xéadarné, livre II, chap. xxu à xxvi · texte numérisé non relu

Tanzai et Xéadarné, livre II, chap. xxu à xxvi

Marivaux entendait si peu malice aux plaisanteries de cette nature, que tout en se reconnaissant dans la satire de Crébillon, « il crut qu'on voulait rendre hommage à sa manière d'écrire J ». On prit soin de le désabuser, et sa colère fut d'autant plus vive que, ayant commencé par être dupe, son amour-propre recevait en même temps deux blessures cuisantes. Il se vengea donc, pour la première et la dernière fois de sa vie.

Au lieu de prendre la voie détournée de son parodiste, il le mit franchement en scène, de telle sorte que personne ne put s'y tromper. Il supposait, dans le Paysan parvenu, « le jeune auteur d'un livre récemment paru » sollicitant dans un voyage à Versailles, en coucou, l'avis d'un vieil officier, chevalier de Saint-Louis, « homme de très bon sens, et qui, avec une physionomie respectable, était fort simple et fort uni dans ses façons t> . L'officier se récuse d'abord : « Je ne suis guère en état d'en juger; ce n'est pas un livre fait pour moi; je suis trop vieux. » Mais l'auteur insiste. Il faut bien que l'officier s'exécute : « Oui, je crois, dit-il enfin, que dans une grande jeunesse on peut avoir du plaisir à le lire; tout est bon à cet âge où l'on ne demande qu'à rire, et où l'on est si avide de joie qu'on la prend comme on la trouve, mais, nous autres barbons, nous y sommes un peu plus difficiles; nous ressemblons là-dessus à ces friands dégoûtés, que les mets grossiers ne tentent point, et qu'on n'excite à manger qu'en leur en donnant des fins et des choisis. »

Suit une critique en règle, modérée et sévère, du talent de Crébillon fils. Son livre n'a point de dessein,

1. D'Alcmbert. p. 588, d'après le Nécrologe de 1764, p. 10, et la Vie anonyme de Marivaux, p. 3, dans la Galerie française publiée en 1771.

on ne sait à quoi il tend, ni quel en est le but ; l'auteur ne s'est point donné la peine de chercher des idées; il a pris au hasard « toutes les imaginations qui lui lui sont venues ». On n'est un auteur digne de ce nom qu'à la condition de faire œuvre d'art, c'est-à-dire de choisir. Le beau mérite de prendre tout ce qui vient à l'esprit, car« il se présente toujours quelque chose, bon ou mauvais ». Quant au style de ces rapsodies, il est lâche, confus, embarrassé.

Tout cela est fort juste, mais ce n'est pas encore la partie la plus sévère de la leçon. Avec une rude franchise, l'officier va dire ce qu'il pense du goût de débauche qui est déjà la marque de Crébillon :

Au reste, si les choses purement extraordinaires peuvent être curieuses, si elles sont plaisantes à force d'être libres, votre livre doit plaire, si ce n'est à l'esprit, du moins aux sens; mais je crois encore que vous vous êtes trompé là dedans, faute d'expérience; et, sans compter qu'il n'y a pas grand mérite à intéresser de cette manière,... en général ce n'est pas connaître les lecteurs que d'espérer les toucher beaucoup par là. Il est vrai que nous sommes naturellement libertins, ou, pour mieux dire, corrompus, mais, en fait d'ouvrages d'esprit, il ne faut pas prendre cela à la lettre, ni nous traiter d'emblée sur ce pied-là. Un lecteur veut être ménagé. Vous, auteur, voulez-vous mettre sa corruption dans vos intérêts? Allez-y doucement du moins, apprivoisez-la. mais ne la poussez pas à bout. Ce lecteur aime pourtant les licences, mais non pas les licences exi reines, excessives; celles-là ne sont supportables que dans la réalité, qui en adoucit reifronterie ; elles ne sont à leur place que là. el nous les y passons, parce que nous y

sommes plu- hommes qu'ailleurs; mai- pas dans un

livre, du i']|c- deviennenl plate-, sales et rebutantes, à cause du peu de convenance i[ifelles ont avec l'état tranquille du lecteur. Il est vrai que ce lecteur est homme aussi: mais c'est un homme en repus, qui a du goût, qui est délicat, qui s'attend qu'on fera rire son esprit, qui veut pourtanl bien qu'on le débauche, mais honnêtement, avec des façons et avec de La décence.

De temps en temps, quelques éloges, pour marquer l'impartialité du juge : « Vous m'avez paru avoir assez d'esprit pour réussir par d'autres voies.... Tout ce que je dis là n'empêche pas qu'il n'y ait de jolies choses dans votre livre; assurément j'y en ai remarqué plusieurs de ce genre (du badinage honnête et décent). » Et aussi des conseils d'une bienveillance un peu dédaigneuse : « Vous ne faites que commencer, Monsieur.... Vous aurez plus d'esprit que vous n'en avez; au moins j'ai vu de vous des choses qui le promettent; vous ne ferez pas même grand cas de celui que vous avez eu jusqu'ici, et à peine en ferez-vous un peu de tout l'esprit du même genre qu'on peut avoir. »

La conclusion est dure et sèche. Après avoir marqué la place de Crébillon, Marivaux prend la sienne propre, sans fausse modestie, et, rappelant la critique dont il a été l'objet, rétablit les rangs.

Vous vous corrigerez... (du défaut) de critiquer les autres, et surtout de les critiquer de ce ton aisé et badin que vous avez tâché d'avoir, et avec cette confiance dont vous rirez vous-même, ou que vous vous reprocherez quand vous serez un peu plus philosophe.... Je ne vous parle de critique, au reste, qu'à l'occasion de celle que j'ai vue dans votre livre, et qui regarde un de nos convives (et il le nomma) qui était avec nous le jour que nous dinâmes ensemble, et je vous avoue que j'ai été surpris de trouver cinquante ou soixante pages * de votre ouvrage pesamment employées contre lui; en vérité, je voudrais bien, pour l'amour de vous, qu'elles n'y fussent pas.... Vous m'avez demandé mon sentiment; je vous l'ai dit en homme qui aime vos talents, et qui souhaite vous voir un jour l'objet d'autant de critiques qu'on en a fait contre celui dont nous parlons. Peut-être n'en serez-vous pas pour cela plus habile homme qu'il l'est ; mais du moins ferez-vous alors la figure d'un homme qui paraîtra valoir quelque chose 2.

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