Pages 22o à 274 de Tanzài et Néadarné
2. Le Paysan parvenu, quatrième partie. — Cette riposte de Marivaux semble, malgré son intérêt, n'avoir pas fait grand
MARIVAUX ET ADDISÛN. 95
Cette page du Paysan parvenu montre quel polémiste Marivaux aurait été, s'il l'avait voulu. Elle montre aussi dès maintenant ce qu'il appréciait surtout dans le talent du romancier, l'art d'observer et d'expliquer, plutôt que celui d'imaginer. C'est enfin le blâme le plus solidement motivé qu'ait provoqué chez un contemporain cette littérature licencieuse qu'aimait tant le xvnie siècle. Le passage est d'un intérêt toujours présent et il offre une solution acceptable d'un problème assez délicat : jusqu'à quel point la littérature a-t-elle le droit, sans devenir une excitation à la débauche et sans commettre de véritables attentats aux mœurs, de décrire certains désordres, ou comme « badinage », ou pour reproduire la réalité?
Après cette exception à la règle qu'il s'était imposée, tout au plus verrons- nous Marivaux faire allusion cà et là aux défauts qu'on lui reprochait et en prendre son parti avec une tranquillité où l'amour-propre souffrant se laisse à peine deviner. Parfois il s'amusait à persifler d'une manière détournée, sous le couvert de quelque fiction, le pédantisme de ceux qui le décriaient. Ainsi les écrivains du parti philosophique affectaient de traiter comme des frivolités sans conséquence ses causeries de moraliste dans le Spectateur. Il suppose donc, par une mise en scène renouvelée d'Addison, que, se trouvant un jour dans une boutique de libraire un acheteur se présente, ne sacliant trop ce qu'il prendra. Le libraire lui offre les dernières feuilles du Spectateur, mais l'acheteur, « homme d'apparence un peu épaisse et suffisante »,
bruit en son temps. Nous ne voyons guère, dans les écrits des contemporains, qu'un passage qui s'y rapporte. Granet, analysant la quatrième partie du Paj/san parvenu, relève en passant la leçon littéraire et morale qui en fait le début et ajoute : « Rien de plus sensé et de mieux rendu que ce discours. » {Réflexions sur les ouvrages de littérature, t. I, p. 131.)
se récrie vivement : « Que voulez-vous qu'on fasse de ces feuilles-là? Cela ne peut être rempli que de fadaises, et vous êtes bien de loisir d'imprimer de pareilles choses. — Mais, reprend le libraire, l'avezvous lu, ce Spectateur? — Moi, le lire! répond l'autre; non : je ne lis que du bon, du raisonnable, de l'instructif, et ce qu'il me faut n'est pas dans vos feuilles. Ce ne sont ordinairement que de petits ouvrages de jeunes gens qui ont quelques vivacités d'écolier, et qui prennent les mauvaises contorsions de leur esprit pour des façons de penser légères, cavalières et délicates. Je ne suis point curieux d'originalités puériles. » Là-dessus, Marivaux intervient dans la conversation, sans se nommer :
Je suis du sentiment de Monsieur, dit-il avec un sérieux de mystificateur; il parle en homme sensé; pures bagatelles que des feuilles. La raison, le bon sens et la finesse peuvent-ils se trouver dans si peu de papier?... Un bon esprit s'avisa-t-il jamais de penser et d'écrire autrement qu'en gros volumes? Jugez de quel poids peuvent être les idées enfermées dans une feuille d'impression, que vous aller enlever d'un souffle; et quand même elles seraient raisonnables, ces idées, est-il de la dignité d'un personnage de cinquante ans, par exemple, de lire une feuille volante, de lire un colifichet? Cela le travestit en petit jeune homme, et déshonore sa gravité; il déroge. Non, à cet àge-là, tout savant, tout homme d'esprit ne doit ouvrir que des in-folio, de gros tomes, respectables par la pesanteur, et qui, lorsqu'il les lit, le mettent en posture décente, de sorte qu'à la vue du titre seul, et retournant chaque feuillet du gros livre, il puisse se dire familièrement en lui-même : Voilà ce qu'il faut à un homme aussi sérieux que moi, d'une aussi profonde réflexion.
Et présentant un fort volume à l'acheteur :
Voici un traité de morale, Monsieur; le volume n'est pas extrêmement gros, et, à la rigueur, on pourrait le chicaner sur la médiocrité de sa forme : mais je vous conseille