MARIVAUX ET P.-L. COURIER
pourtant de lui faire grâce en faveur de la matière: c'est de la morale, et de la morale déterminée, toute crue.... Cela fait une lecture importante, et digne du flegme d'un homme sensé. Peut-être même le trouverez-vous ennuyeux, et tant mieux; à notre âge, il est beau de soutenir l'ennui... Si l'on avait du plaisir à lire, cela gâterait tout; voilà une plaisante morale que celle qui instruit agréablement l !
Ceci est à la fois une jolie scène de comédie, et comme un essai d'humour à la manière anglaise. Marivaux a pris son cadre d'Addison; mais il ne lui a guère pris que cela; dans le passage qui vient d'être résumé, il se rapprocherait plutôt de Swift, moins l'amertume. On y trouve aussi le même procédé, la même mise en scène, les mêmes idées que dans un morceau fameux, l'un des petits chefs-d'œuvre de notre littérature, le Pamphlet des Pamphlets de Paul- Louis Courier. Qu'on relise celui-ci, et l'on se demandera si la conversation de Marivaux avec l'homme important qui n'aime pas les « petites feuilles », n'a point inspiré celle de Paul-Louis avec « M. Arthus Bertrand, libraire, le meilleur homme du monde, » mais qui n'aime pas « les écrits de peu de pages, d'une feuille ou deux seulement » :
Que voulez-vous, mon cher Monsieur, que voulez-vous mettre de bon sens en une misérable feuille? Quelles idées peuvent s'y développer? Dans les ouvrages raisonnes, au sixième volume à peine entrevoit-on où l'auteur en veut venir. — Une feuille, dis-je, il est vrai, ne saurait contenir grand'chose. — Rien qui vaille, me dit-il, et je n'en lis aucune.... Fi! ne m'en parlez pas, opprobre de la littérature, honte du siècle el de la nation, qu'il se puisse trouver de- auteurs, des imprimeurs et des Lecteurs de semblables impertinences.... Autant j'honore les grands ouvrages faits pour durer et vivre dans la postérité, autant je méprise el
1. Le Spectateur français, sixième feuille. — Voir encore, sur le même sujet, le Cabinet du Philosophe, première feuille.
je déteste ces petits écrits éphémères, ces papiers qui vont de main en main, et parlent aux gens d'à présent des faits, des choses d'aujourd'hui ; je ne puis souffrir les pamphlets l.
Paul-Louis avait-il lu le passage de Marivaux et s'en est-il souvenu? C'est bien possible, sinon probable. Tout voisin du dix-huitième siècle par son âge, élevé par un père très instruit et qui devait connaître même les pages peu connues de Marivaux, il avait sans doute présent à la pensée le souvenir du Spectateur français et il prit son bien où il le trouvait.
1. Œuvres de Paul-Louis Courier, édit. Jouaust, t. II, p. 139.