‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents; (volume 3)Chapitre 111 sur 360 · Jbid.y huitième feuille · texte numérisé non relu

Jbid.y huitième feuille

164 l'auteur dramatique.

politesse; où les amours-propres, toujours en lutte, sont courtois dans leurs rivalités; où l'amour est l'affaire importante et la conversation le plus agréable des passe-temps.

Marivaux était admirablement doué pour peindre une telle société. L'occupation de sa vie fut de l'étudier, avec indulgence, parce qu'il était bon, avec complaisance, parce qu'il lui ressemblait dans ce qu'elle avait d'aimable.

Il en a laissé, dans le roman et au théâtre, une image d'autant plus charmante que ses modèles ont à jamais disparu. Que reste-t-il aujourd'hui de ce monde brillant qui peuplait les salons parisiens sous la Régence et durant les premières années du règne de Louis XV? Sa grâce évanouie ne renaîtra plus. La société moderne a d'autres mœurs, d'autres idées, d'autres passions; ce qui occupait les contemporains de Marivaux ne nous touche plus guère, et ils auraient de la peine à comprendre ce qui nous passionne aujourd'hui. Nous les trouvons frivoles et superficiels; nos thèses de sentiment les feraient sourire. Mais, si nous ne leur ressemblons plus, nous aimons à les comprendre; malgré leurs défauts et leurs vices, malgré la corruption profonde que dissimule leur délicatesse, ils représentent l'époque la plus aimable peut-être de la société française. Peintre fidèle et unique, Marivaux nous expose au vrai leur langage, leur métaphysique amoureuse, leurs raffinements; entre tous les auteurs dramatiques d'alors, il est celui qui a le moins sacrifié la vérité aux exigences du théâtre; il n'a rien donné à cette pompe un peu solennelle et convenue que la comédie conservait encore du siècle précédent.

Il ne faut donc pas chercher dans Marivaux l'homme universel et commun, mais des portraits, reprodui-

THÉORIE ET CARACTÈRE GÉNÉRAL. ]Qo

sant, avec les grâces mignardes des modes contemporaines, les différences minutieuses d'une même série de modèles : une de ses comédies, les Sincères, n'est, d'un bout à l'autre, qu'une galerie de portraits. Il se borne à l'étude du monde qu'il aime et auquel il doit son éducation morale; content de saisir et de fixer des ressemblances passagères, il ne s'inquiète pas de chercher cette ressemblance éternelle avec l'homme même, que Molière atteint. Il ne faut pas lui demander davantage une intrigue solidement nouée, allant droit au dénouement et provoquant des situations fortes. Pour lui, l'intrigue n'est qu'un prétexte; sauf dans une ou deux pièces soigneusement construites, il y attache peu d'importance; souvent ses comédies sont moins des pièces de théâtre que des études de mœurs dialoguées. Ce qui n'est ailleurs que hors-d'œuvre — réflexions, dissertations, morale mondaine — devient ici l'essentiel. Aussi, quelquefois, l'intérêt est-il plus philosophique que dramatique. De là, l'échec de plusieurs comédies de Marivaux devant le public et leur succès de lecture auprès des lettrés. Dans ses cadres légers, l'auteur du Legs dispose de petits tableaux de genre, rarement de grandes toiles; il y groupe cinq ou six personnages au plus — un couple de maîtres, un couple de valets, un ou deux personnages épisodiques. Il se contente, suivant la donnée du sujet, d'un acte ou de trois; avec les Serments indiscrets il voulut pousser jusqu'à cinq et eut lieu de s'en repentir *. On a dit * que Molière, décrivant en

4. Une fois cependant Marivaux confirma le succès d'une pièce en trois actes, le Prince travesti, en l'étendant jusqu'à cinq. Voir ci-dessus, p. 58, n. 2.

2. Voir Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. II, p. 32 et 33, et Port-Royal, t. III, p. 293 à 295.

166 l'auteur dramatique.

beaux vers la Gloire du Val-de-Grâce, aurait pu s'appliquer à lui-même ce qu'il dit des « mâles appas » de la grande peinture, de ces fiers et larges coups de brosse, qui demandent

Une main prompte à suivre un beau feu qui la guide, Et dont, comme un éclair, la justesse rapide Répande dans ses fonds, a grands traits non tàtés, De ses expressions les touchantes beautés.

Marivaux pourrait prendre pour lui ce que dit le même Molière d'une peinture plus lente, qui admet la minutie léchée, car il y excelle : il peint des miniatures sur ivoire.

L'amour, l'éternel sujet de la comédie, est aussi le sentiment qui anime les personnages de Marivaux, mais plutôt une galanterie aiguisée de sentiment qu'un vif entraînement, encore moins la passion telle que nous l'entendons aujourd'hui. Marivaux répugnait aux exagérations de ce genre :

Passion! dit une de ses marquises, passion! j'ai vu ce mot-là dans Cyrus ou dans Cléopâtre. Eh ! Dorante, vous n'êtes pas indigne qu'on vous aime;... je vous dirai même que vous m'auriez peut-être plu; mais je n'ai jamais pu me fier à votre amour; je n'y ai point de foi, vous l'exagérez trop. Il révolte la simplicité de caractère que vous me connaissez. M'aimez-vous beaucoup? ne m'aimez- vous guère? faites-vous semblant de m'aimer? c'est ce que je ne saurais décider. Eh ! le moyen d'en juger mieux, à travers toutes les emphases et toutes les impostures galantes dont vous enveloppez vos discours? Je ne sais plus que soupirer, dites-vous. Y a-t-il rien de si plat? Un homme qui aime une femme raisonnable ne dit point : Je soupire ; ce mot n'est pas assez sérieux pour lui, pas assez vrai; il dit : Je vous aime ; je voudrais bien que vous m'aimassiez ; je suis bien fâché que vous ne m'aimiez pas ; voilà tout, et il n'y a que cela dans votre cœur non plus. Vous n'y verrez ni que vous m'adorez, car c'est parler en poète ; ni que vous êtes désespéré, car il faudrait vous enfermer; ni que je

Page 1