‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents; (volume 3)Chapitre 142 sur 360 · LES INGÉNUES · texte numérisé non relu

LES INGÉNUES

tant souffert de contrainte! ma mère m'a rendu la vie si triste! j'ai eu si peu de satisfaction! elle a tant mortifié mes sentiments! Je suis si lasse de les cacher, que, lorsque je suis contente et que je puis le dire, je l'ai déjà dit avant de savoir que j'ai parlé. Imaginez- vous à présent ce que c'est qu'une fille qui a toujours été gênée, qui est avec vous, que vous aimez, qui ne vous hait pas, qui vous aime, qui est franche, qui n'a jamais eu le plaisir de dire ce qu'elle pense, qui ne pensera jamais rien d'aussi touchant; et voyez si je puis résister à tout cela *.

Mais, sauf ce cri de vraie passion, on voit déjà en germe chez la jeune fille, dans ce cœur et cette intelligence qui s'éveillent, l'esprit malicieux qui anime les femmes de Marivaux émancipées par le mariage \

Bien différente, mais aussi vraie, se montre l'Angélique de l'Épreuve. Chez elle, tout est franc, sans détours, et, si l'ingénue de tout à l'heure pourra devenir un jour la marquise ou la comtesse de V Heureux Stratagème, celle-ci ne saurait ressembler qu'à la veuve des Fausses Confidences. Lucidor lui impose une épreuve qui va jusqu'à la cruauté : « Tout sûr que je suis de son cœur, déclare-t-il, je veux savoir à qui je le dois, et si c'est l'homme riche, ou seulement moi qu'on aime 3. » Il lui présente donc son valet Frontin comme prétendant, et prétendant fort riche; mais Frontin a beau déployer ses grâces d'antichambre, Angélique répond à ses empressements par ce refus d'un mépris écrasant : « Je vous dirai, Monsieur, que je serais mortifiée, s'il fallait vous aimer. Non que vous ne soyez fort aimable, pourvu que ce ne soit pas moi qui vous aime. Je ne finirai point de vous louer, quand ce sera pour une autre.... Ce n'est pas moi qui ai été vous chercher,

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