Causeries du Lundi, t. IX, p
plus lard, choyé parmi les « bêtes » de Mme de Tencin, il ne se pressa pas de faire acte d'écrivain. Il entendait n'écrire que pour son plaisir; celui qu'il goûtait dans ce milieu, où son esprit s'exerçait sans fatigue et où ses goûts étaient satisfaits sans effort, lui fit différer ses débuts littéraires avec une patience assez rare. En outre, à cette époque, il était, sinon riche, du moins fort aisé, et il ne sentait pas cet aiguillon de la nécessité qui mit de bonne heure la plume aux mains de beaucoup d'auteurs.
Cependant, comme il est bien difficile qu'un futur écrivain n'écrive pas peu ou prou, lui aussi sans doute faisait ses preuves, dans le cercle, par de petits vers plus ou moins bien tournés, offerts à Mme de Lambert ou à toute autre dame du monde où il vivait. Ce n'est point une supposition gratuite : on peut lire, dans le Mercure de septembre 1717, une « ode anacréon tique » signée de lui. Elle est bien du même poète qui avait écrit le Père prudent et équitable, c'est-à-dire fort médiocre; elle est aussi tout à, fait dans le goût des pièces du même genre, composées en trop grand nombre par Fontenelle et ses amis. Ils ne voyaient pas la singulière contradiction par laquelle, adversaires déclarés des Anciens, ils conservaient pieusement ce qu'il y avait de plus factice et de plus conventionnel dans leur genres, grands et petits. Comme les autres, Marivaux faisait parler dieux et demi-dieux ; il fabriquait des pièces où Apollon intervenait en personne pour tourner les plus fades madrigaux :
Faible mortel, dit-il, connais ton impuissance, Le portrait de Climene est l'ouvrage des dieux. Le soin de le tracer est un soin digne d'eux.
Marivaux, le moins « ancien » du cercle, fut toujours un des plus empressés à faire cet usage malheu-
reux de la mythologie. Non pas, à vrai dire, en vers : s'il a sans doute composé plus d'une Ode à Climène, il a eu le bon goût de n'en guère publier, mais, dans son théâtre, il usera longuement de la fable pour revêtir des fictions et des personnages qui auraient beaucoup gagné à se passer de ce travestissement1.
Il fît au mauvais goût des sacrifices d'un autre genre, et moins excusables. Autour de lui, on faisait profession de haïr le romanesque et l'invraisemblable, de tourner en ridicule par la parodie tout ce qui prétendait s'élever au-dessus d'une simplicité un peu sèche. Il composa donc, lui aussi, une parodie, Pharsamon ou les Folies romanesques ou le Don Quichotte moderne. C'est une imitation de Cervantes, assez maladroite, bien qu'elle ne manque ni d'esprit ni de gaieté. Marivaux se proposait d'y tourner en ridicule les exagérations de langage et de sentiment mises jadis à la mode par les fausses précieuses et les romans langoureux et diffus de Mlle de Scudéry. Cette fois, c'était bien sur ses propres troupes qu'il tirait. Mmes de Lambert, de Tencin et leurs amies, en effet, étaient les héritières authentiques et directes non seulement de Mme de Rambouillet, mais encore de Mlle de Scudéry, voire de Cathos et de Madelon. Mais on sait que les grandes précieuses ont toujours refusé de se reconnaître dans leurs imitatrices de moindre volée et, si Mme de Lambert reprochait à Molière * d'avoir jeté le ridicule sur les femmes savantes au grand détriment des mœurs, elle eût été
1. A la môme époque, en 1716, Marivaux, dédiant au duc de Noailles Y Iliade travestie, dont il va être question, reprenait le cadre mythologique pour faire l'éloge du duc et le remplissait avec une remarquable platitude.