MARIVAUX ET CHARDIN
et du détail vrai, tempéré par la délicatesse du tempérament français. C'est là ce qui distingue Marivaux de Fielding et Chardin de Téniers. Français et Parisiens, Marivaux et Chardin sentent que le pittoresque et la vérité ne se trouvent pas seulement dans les tabagies et les kermesses, les rixes et les débauches où la brute se déchaîne. Ces aspects de la vie populaire sont flamands ou anglais; notre race, mieux équilibrée jusque dans ses excès, y répugne, comme notre littérature et notre art. Ils se ressemblent aussi, en ce que, dans un temps de facile morale, de littérature licencieuse et d'art voluptueux, ils échappent à la corruption qui les environne ; ils gardent quelque chose de la santé, de la sincérité des mœurs et de l'esprit bourgeois. Tandis que Boucher fait de la peinture une excitation à la débauche et de la mythologie la religion des boudoirs, Chardin plaît par le parfum d'honnêteté que respirent ses toiles. De même Marivaux ne craint pas de raconter les malheurs du ménage d'Orville et l'héroïsme maternel de Mme Dursan, au beau monde où Crébiilon fils prenait ses modèles.
La noblesse est beaucoup moins bien traitée par Marivaux que la bourgeoisie et le peuple. Ëpuisée de luxe sous Louis XIV, de vices sous la Régence, réduite au rôle de coûteux décor, elle ne pouvait inspirer, à qui l'étudiait de près, que colère ou pitié. Marivaux la représenta telle qu'elle était, avec ses brillantes qualités de surface et sa corruption profonde. Il lui emprunta même les modèles de deux grands portraits qui portent sur elle un témoignage favorable.
En attendant ceux-ci, il nous présente quelques études de moindre importance. Voici d'abord le jeune noble, Valville, l'amant de Marianne, aimable
et galant, d'une politesse et d'une élégance parfaites, mais faible, léger, sans idées, sans qualités sérieuses, toujours épris, mais incapable d'une vraie passion, portant de Marianne à Mlle Yarthon une flamme qu'un souffle éteint et qu'un souffle rallume. Marianne la connaît bien, cette nature molle et changeante, qui désarme la sévérité à force de faiblesse inconsciente et de repentirs fragiles : « Homme, Français, dit-elle, et contemporain des amants de notre temps, voilà ce qu'il était. Il n'avait que ces trois petites difficultés à vaincre... Faites-vous un spectacle de ce cœur naturel... avec ce qu'il a eu de bon et de mauvais: vous l'avez d'abord trouvé charmant, à présent vous le trouvez haïssable, et bientôt vous ne saurez plus comment le trouver. »
De la môme race est le comte de Dorsan, avec un peu plus de nerf et de ressort; au demeurant, sans autre but dans la vie que de s'habiller avec goût et de nouer des intrigues galantes, qui lui valent quelques coups d'épée à donner ou à recevoir. Mais à peine Marivaux l'a-t-il introduit dans Faction du Paysan Parvenu qu'il l'abandonne avec le roman luimême interrompu sans retour. Peut-être le destinaitil a un rôle plus sérieux; certains indices le laisseraient croire; mais on ne peut que supposer; tel que nous le voyons, ce n'est qu'un brillant petitmaftre.
Valville et le comte de Dorsan n'ont, en somme, que d'inoffensifs défauts; le marquis, fils de Mme d'Arcire, joue au contraire un rôle odieux, celui des filles du roi Lear. Sa mère a commis la faute de lui abandonner tout ce qu'elle possède, en ne lui demandant que l'hospitalité et une modeste pension. Bientôt rebutée, maltraitée, abreuvée d'humiliations, elle est obligée de quitter la maison de ce fils pour aller