LES FINANCIERS
cent : l'enfant, avec les facultés aimantes de son âge, s'est attaché au précepteur peu scrupuleux qui lui faisait ses théines; il lui dit adieu en pleurant, mais, « il pleure tout seul » : le maître fuit au plus vite, « escortant ses ballots », et le pauvre enfant s'écrie, au milieu d'un abandon et d'une solitude qui l'effrayent, mais auxquels il ne comprend rien : « Eh quoi ! tout le monde me quitte donc * ! »
Tel est le financier dans sa vie privée. Pour le voir dans l'exercice de son métier, pénétrons dans ce cabinet de M. de Fécour, où nous avons suivi déjà Mme d'Orville. Nous y trouvons un homme insolent et dur avec ses employés et avec le public, impitoyable pour les malheureux, sec comme ses chiffres. Autour de lui, se groupent des confrères plus ou moins importants, mais affectant tous la grossière impertinence qui est la marque de l'espèce. La situation d'un pauvre petit jeune homme, arrivant au milieu d'eux pour solliciter, est peinte par Jacob avec une vérité bien amusante :
A qui en veut ce polisson-là avec sa lettre? semblaient-ils me dire par leurs regards libres, hardis, et pleins d'une curiosité sans façon. De sorte que j'étais là comme un spectacle de mince valeur, qui leur fournissait un moment de distraction, et qu'ils s'amusaient à mépriser en passant. L'un m'examinait superbement de côté ; l'autre, se promenant dans ce vaste cabinet, les mains derrière le dos, s'arrêtait quelquefois... et puis se mettait de là à me considérer commodément et à son aise. Figurez-vous la contenance que je devais tenir. L'autre, d'un air pensif et occupe, fixait les yeux sur moi comme sur un meuble ou sur une muraille, et de l'air d'un homme qui ne songe pas à ce qu'il voit. Et celui-là, pour qui je n'étais rien, m'embarrassait tout autant que celui pour qui j'étais si peu de chose *.
* 1. Le Paysan parvenu, première partie. 2. Ibid.y quatrième partie.
Ne saurai t-il donc y avoir chez cette espèce d'hommes un atome de bonté, une velléité d'humeur compatissante? Marivaux accorde que, par exception, un financier peut n'être pas un méchant homme. Mais alors, quelle bonté sans délicatesse, sans bonne humeur, sans chaleur affectueuse! Dans le cabinet de M. de Fécour, il y avait un « gros petit homme », lourd, brusque, bredouilleur, « qui, de quatre mots qu'il disait, en culbutait la moitié », commun et borné d'esprit. Celui-là s'appelle M. Bono; Mme d'Orville l'a intéressé; il la suit : « Eh bien! lui dit-il, qu'est-ce que c'est? Vous êtes donc bien triste, pauvre jeune femme?... Le mari, quelle espèce d'homme est-ce? D'où vient donc qu'il est si souvent malade? Est-ce qu'il est vieux? N'y a-t-il pas un peu de débauche dans son fait? » Et, après un interrogatoire conduit jusqu'au bout avec cette lourdeur indiscrète et blessante, il promet de s'occuper de l'employé malade, et l'on prévoit qu'il tiendra parole **
Nous avons suivi avec Marivaux tous les degrés de la hiérarchie sociale, depuis le peuple jusqu'à l'aristocratie de naissance et d'argent. Pour que la revue soit complète, il ne reste plus qu'à franchir le seuil du ministère, à voir de près les rouages politiques de la société dont nous connaissons les mœurs. Le romancier nous introduit donc dans le cabinet du premier ministre. Jusqu'à présent il a été sévère pour les divers mondes qu'il a traversés, ou plutôt il n'a cherché nullement à dissimuler leurs vices. Cette sévérité va-t-elle s'exercer encore en matière politique? Un moment on pourrait le croire. Pour cette visite, Marivaux prend prétexte d'une lettre de cachet qui menace Marianne. Selon son habi-