MARIVAUX ET VAUVENARGUES
Il n'est pas jusqu'à leur tour d'esprit et de sentiment, jusqu'à leur manière de sentir et de rendre, qui ne les eût bientôt rapprochés. Marivaux aimait, comme Vauvenargues, l'observation, la méditation solitaire, les promenades où l'on voit ce que les autres ne regardent pas, les longues contemplations silencieuses et pleines de pensées; plus moraliste que philosophe, il aimait à interroger son cœur, à se rendre compte de ses sentiments; comme Vauvenargues, il était assez ignorant, préférant aux livres l'étude directe de lui-même et de l'homme, traitant celui-ci avec une sorte d'indulgence triste, qui n'est pas dupe, mais qui excuse parce qu'elle comprend, ne voulant rien lui retrancher de ses passions, essayant seulement de les tourner vers le bien; comme lui, enfin, il avait la pitié pour ceux qui souffrent, les humbles, les petits, les dédaignés '.
La supériorité de Vauvenargues et l'infériorité de Marivaux est dans ces qualités d'écrivain qui tiennent au caractère. Vauvenargues atteint souvent une couleur sobre, nette, chaude, résultat d'une passion contenue, d'un sentiment qui lui est à cœur, que tout le monde n'admet pas comme lui et qui s'échappe en un jet brillant. Cette couleur manque à Marivaux, plus nuancé et moins énergique.
Enfin, l'âme de Vauvenargues était, en somme, d'une trempe supérieure à celle de Marivaux. En présence des grands problèmes qui tourmentent l'homme, Marivaux se dérobe avec quelque mauvaise humeur; il voudrait que le silence se fît là-dessus *. Malgré ses convictions religieuses, il n'est ni assez philosophe ni assez chrétien : ni assez philosophe, parce que, philo-