Voir ci-dessus, p
2. Marivaux a une très grande part dans ce travail d'assouplissement de la prose, grâce auquel celle-ci, depuis le milieu du xvme siècle, a pris de plus en plus au théâtre la place du vers. 11 estimait, selon d'Alembert (p. 607, n. 5), que la « prose est le vrai langage de la comédie ». Ce remplacement des vers par la prose dans la haute comédie est-il un bien ou un mal ? Voir les opinions différentes de M. Nisard (Histoire de la Littérature française, t. IV. p. 545) et de Th. Gautier (Histoire de fart dramatique, t. VI, p. 180). Récemment M. P. Bourget a repris la question dans une étude sur V Emploi des vers au théâtre (Études et portraits, t. I, p. 329 et suiv).
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finesses et en dissertations infinies; le style est donc rapide, naturel, imagé sans excès de métaphores. Un très grand nombre de pages sont écrites avec une vigueur sobre; l'expression touchante, le cri pathétique abondent, tantôt dans de longs récits, comme l'abandon de Marianne au milieu de Paris, la mort de M. de GLimal, celle du fils de Mme Dursan, tantôt dans ces courts et vifs passages, si nombreux dans l'histoire de la Religieuse, par exemple. Un lecteur qui ne connaîtrait Marivaux que par la définition de La Harpe et une ou deux comédies, croirait difficilement, s'il lisait sans nom d'auteur l'interrogatoire de Marianne chez le ministre, l'explication de la jeune fille avec Valville, etc., que ces morceaux sont de la même plume que les Surprise de l'Amour ou les Serments indiscrets. Ailleurs le persiflage prolongé, la raillerie filée et comme caressée, les coquetteries de la pensée et de l'expression font place au comique naturel et franc, aux répliques rapides, aux récits lestement enlevés : ainsi dans l'entrevue de M. Bono et de Mme d'Or ville, dans les explications de Jacob avec M. Doucin, dans ses conversations avec Geneviève, avec Mlle Habert aînée, avec Mmes de Fécour et de Ferval, etc.
Dans les œuvres morales, le marivaudage ne reparaît guère que sous une forme, l'abus de la finesse dans la pensée. Les expressions affectées sont rares, mais les dissertations tournent trop à l'analyse des infiniment petits. En revanche, grande est la variété des tons et la souplesse de la forme. C'est ici surtout qu'éclatent les qualités dont nous parlions tout à l'heure, si différentes du marivaudage, l'énergie, le pathétique, l'élan généreux, traduits dans un style simple ou élevé, concis ou ample, rapide ou majestueux. Jamais on n'a écrit langue plus saine, plus
ferme, plus sobre d'épithètes, plus éloignée de l'affectation et de l'enflure, qu'en bien des pages du Spectateur et du Cabinet du Philosophe.
Le sens du mot marivaudage ne suffirait donc pas à caractériser le talent de Marivaux comme écrivain ; il dit trop et trop peu, et Sainte-Beuve trouve avec raison que notre auteur, « considéré dans l'ensemble, vaut mieux que la définition à laquelle il a fourni occasion et sujet1. » On prouverait aisément que la langue française lui est redevable d'un grand nombre de tours ingénieux et d'expressions heureuses, dont on ne reporte pas l'honneur à l'écrivain qui les créa.
A ces qualités diverses, Marivaux en joint une autre, exquise et rare, qui est son plus grand charme. Il n'en est jamais entièrement dépourvu; elle relève d'un trait, d'un mot, d'un tour fugitif et insaisissable, les moindres de ses ouvrages, certaines de ses pages les moins bien venues. Je veux parler de ce don particulier, qu'on ne peut caractériser qu'en renonçant à le définir, le je ne sais quoi, ce mélange de grâce et de facilité, de simplicité et d'artifice, don naturel que n'avait pas toujours le xvne siècle, et que le xviu0 possédait au plus haut degré. C'est lui qui relève d'un attrait si vif les œuvres artistiques ou littéraires de ce temps, les plus élevées comme les plus frivoles, les croquis prodigués par les Saint-Aubin ou par Moreau d'une pointe rapide, comme les fêtes italiennes de Watteauoules scènes intimes de Chardin, les petits vers, les lettres, les romans de Voltaire comme ses grandes études historiques, les Lettres persanes comme la Pluralité des mondes, Vert- Vert comme la Métromanic. Marivaux l'a caractérisé avec
\. Causeries du Lundi, t. IX, p. 379.
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bonheur dans une allégorie digne d'être comparée aux plus gracieuses fictions d'Addison. Le seul moyen de le faire sentir et goûter, était, il Ta bien compris, de montrer l'impression qu'il produit sur nous.
Il suppose donc qu'un jour, dans une promenade champêtre, il rêve à l'effet singulier que nous cause parfois la plus incontestable beauté; il se demande pourquoi l'admiration qu'elle inspire tourne si aisément à l'indifférence. Tout en songeant, il continue sa promenade et se trouve bientôt dans le pays du rêve et de la fantaisie. Deux jardins s'offrent à sa vue, « dont l'un lui paraissait superbe et l'autre riant »; l'un est la demeure de la Beauté, l'autre celle du Je ne sais quoi. Il entre dans le premier, et, au centre d'un palais superbe, sur une espèce de trône, il voit une femme admirablement belle :
Autour d'elle étaient rangés plusieurs hommes,... qui tous semblaient être immobiles et comme en extase à la vue de cette femme. Jugez s'ils avaient tort; c'était la Beauté même en personne. De temps en temps, elle laissait négligemment tomber sur chacun d'eux, aussi bien que sur moi, des regards qui nous faisaient nous écrier tous : Ah! les beaux yeux! et un moment après : Ah! la belle bouche ! le beau tour de visage ! la belle taille ! — A ces exclamations, la Beauté, en souriant, baissait un peu les yeux d'un air plus modeste qu'embarrassé, puis, sans rien répondre, elle recommençait à nous regarder tous, afin de nous confirmer dans les sentiments d'admiration que nous avions pour elle. De temps en temps aussi elle redressait la tête avec un air de hauteur qui semblait nous dire : Joignez le respect à l'admiration. C'était là tout son langage. — Dans le premier quart d'heure, le plaisir de la contempler nous fit oublier son silence. A la fin cependant j'y pris garde, et les autres aussi : Quoi! dimes-nous tous, rien que des souris, des airs de tête, et pas un mot? Cela ne suffit point. N'y aura-t-il que nos yeux de contents? Ne vit-on que du plaisir de voir?... Apparemment que chacun