ROUANS
la propriété de ses œuvres que du soin de sa fortune, il laissait à Mme Riccoboni l l'honneur et le profit de donner une suite à son roman. Celle-ci s'était engagée, par gageure, à le continuer, et Marivaux* tout le premier, avait applaudi à cette ingénieuse imitation V Cependant le libraire Bastide *, qui cherchait un roman pour son journal le Monde, entend parler de cette suite de Marianne et la demande à Mme Riccoboni. Celle-ci désire avoir le consentement de Marivaux, qui, toujours pauvre, surtout à ce moment de sa vie, s'empresse de l'accorder.
Le Paysan parvenu a le même sort que Marianne : Marivaux le pousse jusqu'à la cinquième partie et s'interrompt avant la fin. Encore une fois il s'était fatigué de son sujet.
Rien de plus surprenant qu'une telle inconstance, si les contemporains de notre auteur ne nous en livraient le secret. Marivaux était pauvre; il a beau se dire paresseux, l'homme qui écrit jusqu'à trois pièces de théâtre en un an ne recule pas devant les tâches laborieuses. Pourquoi donc cette indifférence pour l'œuvre presque terminée? Pourquoi décourager comme à plaisir la patience des lecteurs? C'est que Marivaux était plus sévère pour lui-même que le public. Avec son esprit d'une excessive finesse, il voyait si bien l'infini détail des choses qu'il n'avait
1. Marie-Jeanne Laboras de Mézières, dame Riccoboni (1714- 1792), comédienne et auteur, était femme de François Riccoboni, auteur et comédien lui-même, fils de Louis Riccoboni, le fameux Lélio, et de Elena Balletti, la Flaminia, ou première amoureuse, de la troupe de 1716.
2. De Paulmy, Bibliothèque des romans, octobre 1775, p. 132. Voir aussi Mme Riccoboni, Œuvres, édit. de 1818, t. I, p. 511.
3. Ce Bastide, libraire, journaliste et écrivain, peut être regardé comme l'inventeur du roman-feuilleton; voir à son sujet E. Hatin, Histoire de la presse, 1. 111, p. 133 et suiv.
jamais rien terminé. Au prix de ce qu'il espérait faire, ce qu'il faisait lui semblait mal venu : presque jamais, nous apprend un contemporain, il ne sortit d'une première représentation, content de lui-même ! ; presque jamais, il ne donna une partie de roman, une feuille de journal avec la satisfaction qui suit l'œuvre menée à bien. Nous savons qu'il se mettait à l'œuvre sans se donner la peine d'arrêter un plan; or, qui ne sait où il va, risque fort de n'arriver jamais. A force d'agiter et de retourner en tout sens une donnée, d'en développer sans proportion telle ou telle partie; à force de revenir sur ses pas, de poursuivre telle ou telle voie, sans autre cause que le caprice du moment, il finissait par perdre le fil de son sujet; les parties de roman se succédaient sans avancer; on n'était pas plus près du dénouement à la dixième qu'à la première ; l'auteur pouvait finir brusquement ou continuer longtemps encore.
Pour la Vie de Marianne , par exemple, la première partie est accueillie du public avec un véritable enthousiasme "; mais les parties suivantes sont trop lentes à venir; l'intérêt languit. De plus, il y a trop de réflexions; on demande un peu plus de faits : alors Marivaux s'étonne 8, du ton doux et uni, un peu ironique et piqué, qui lui est habituel en pareil cas, puis il s'arrête court, car il est aussi fatigué que ses lecteurs, et il s'empresse de saisir le prétexte d'une injuste critique pour en rester là.
Mais, s'il est paresseux pour achever, il ne Test pas pour entreprendre ; il n'est pas débarrassé de la Vie