‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 4)Chapitre 130 sur 346 · LES AMOUREUX · texte numérisé non relu

LES AMOUREUX

piiU;, par rimpertinente profession de foi qui sert de point de départ à toute une pièce, vide et fade, semblable à un cbapitre dialogué du Cyrus ou de laC/é/ie; Lélio, de la Fausse Suivante^ par son affectation de cynisme calculateur et de rouerie. Tous sont punis à la fin de la pièce, mais après nous avoir fatigués. Ils font porter à Marivaux la peine d'avoir été un peintre trop fidèle des mœurs de son temps. D'autant plus qu'à ces défauts, dont il n'était pas responsable, il en ajoute assez souvent qui lui appartiennent en propre : un caractère difficile et pointilleux, un goût excessif de la quintessence, une subtilité sophistique de sentiment et de pensée.

Pour l'intrigue, sa pièce a servi de modèle (ce que l'on n'a pas remarqué) au Méchant de Gresset (1747). Dans toutes les deux, il s'agit d'un petit-maitre, qui, fiancé à une charmante jeune fille, croit indigne de lui, non pas d'être amoureux, mais de le paraître et de l'avouer, et qui, vaincu peu à peu par la simple droiture de celle qu'on lui destine, abjure sa fatuité. Certaines scènes de Gresset sont calquées sur celle de Marivaux; ainsi la scène vu de l'acte III du Méchant, qui suit pas à pas la scène xii de l'acte I du Petit-Maitre corrigé. Certains rôles de Marivaux ne font que changer de nom et de sexe pour passer dans celle de Gresset, ainsi Lisette du Petit-Maitre qui devient Ariste du Méchant; quant au valet de Cléon, il s'appelle Frontin, comme lorsqu'il était au service de Rosimond. On trouve chez Gresset jusqu'à des imitations de mots. Ainsi le fameux vers du Méchant (III, ix) :

Elle avait do beaux yeux pour des yeux de province,

se trouve en germe dans cette réflexion de Rosimond : « Ce visage-là pourrait devenir quelque chose s'il appartenait à une femme du monde, et notre provinciale n'en fait rien » (II, iv). Cependant, les contemporains de Gresset, qui accusèrent le Méchant d'être copié sur le Tartufe de Molière, le Flatteur de J.-B. Rousseau, le Médisant de Destouches, etc., ne mirent pas Marivaux au nombre des auteurs pillés. Le Petit-Maître corrigé était oublié.

La donnée du Petit-Maître corrigé se retrouve encore dans Il ne faut jurer de rien, d'Alfred de Musset, pur chef-d'œuvre de comique, de sentiment et de poésie, très supérieur à l'agréable esquisse de Marivaux.

Toutefois, sympathiques ou déplaisants, ces rôles d'hommes ne jouent qu'au second plan; le premier appartient aux femmes. Ici encore Marivaux se sépare nettement de ses devanciers. Chez Regnard, même chez Molière, la femme retenait au théâtre quelque chose de son infériorité sociale. Gélimène, Elmire, Henriette sont reléguées en arrière par Alceste, Tartufe, Clilandre, Vadius et Trissotin eux-mêmes. Les femmes sont au contraire les modèles préférés de Marivaux '. Il fait pour elles dans la comédie ce que Racine avait déjà fait dans la tragédie; jj leur donne la première place. En ceci, la littérature française offre une ressemblance frappante avec la littérature grecque : Racine et Marivaux accomplissent dans le théâtre de leur temps la transformation que le théâtre grec avait subie entre les mains d'Euripide et de Ménandre.

De la sphère héroïque et divine où Eschyle et Sophocle avaient établi la tragédie, Euripide la fit descendre sur la terre. Avec lui, les fables mythologiques, les anciennes légendes nationales ne furent plus que des cadres librement employés, dans lesquels le poète, non plus croyant respectueux, mais observateur sceptique, peignit des tableaux de mœurs; avec lui se dissipèrent la sombre hoi-reur du drame d'Eschyle, l'épouvante que la fatalité faisait planer sur la scène; l'homme fut moins le jouet des dieux

1. .I.-J. Kousscau ne s'y est pas Imniin': c'est, à partir des pièces de Marivaux qvie les femnies prciinenl la première place dans la comédie; il le constate en le regrettant, et c'est bien Marivaux qu'il vise dans ce passage : « Ne sachant plus nourrir la force du comique et des caractères, on a renforcé l'intérêt de l'amour.... Les auteurs concourent à l'envi, pour l'utilité publi(|ue, adonner une nouvelle énergie et un nouveau coloris h celte passion dangereuse; et, depuis Molière et Corneille, on ne voit plus réussir au théâtre que des romans sous le nom de pièces dramatiques.... " {Lettre à d'Alembcrt sur les spectacles.)

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