LES SOUBRETTES
à sa maîtresse, sans désir de gain; elle souftre de sa condition subalterne, mais, au lieu de coqueter avec les valets, elle les tient à distance et attend patiemment le mari dont elle est digne et qui lui donnera un rang. C'est déjà la demoiselle de compagnie, la lectrice, rinstitutrice, que le théâtre nous montrera un siècle plus tard. Flaminia, de la Double Inconstance , est au contraire la jolie lille sans ambition, coquette avec fureur, uniquement occupée de faire tourner la tête à qui la regarde, évaporée, minaudière : « On voit dans ta petite contenance un dessein de plaire, lui dit son amie Lisette; tu mets je ne sais quoi d'étourdi et de vif dans ton geste; quelquefois c'est du nonchalant, du tendre, du mignard; tes yeux veulent être fripons, veulent attendrir, veulent frapper, font mille singeries; ta tète est légère; ton menton porte au vent, tu cours après un air jeune, galant, dissipé. Parles-tu aux gens, leur réponds-tu? Tu prends de certains tours, tu te sers d"un certain langage, elle tout finement relevé de saillies folles'. )> Lisette, du Legs, froide, égoïste, perfide au besoin, indispensable à sa maîtresse , mais exigeante et prompte à faire valoir ses services, crée, par son désir de ménager son repos, une plaisante situation, que le vaudeville contemporain a plusieurs fois reprise avec succès; elle s'efforce de faire échouer les projets de mariage de sa maîtresse : u Ma maîtresse
ai succédé à son père; il était fort ami du vôtre, homme un peu dérangé; sa fille est restée sans bien. La dame d'ici a voulu l'avoir; elle l'aime, la traite bien moins en suivante qu'en amie.... » (I, vi.) De même Lisette du Préjugé vaincu. Elle dit à Lépine : <■ Je suis la fille d'un homme qui était en son vivant procureur fiscal du lieu, et qui mourut l'an passé, ce qui fait que notre jeune dame, faute d'une fille de chambre, m'a prise depuis trois mois chez elle, en guise de compagnie. » (I, i.) 1. La Double Incons Lance, acte I, se. m.
est veuve, dit-elle d'abord, elle est tranquille, son état est lieureux; ce serait dommage de l'en tirer : je prie le ciel qu'elle y reste '. » Un peu plus tard, elle ne se donne même pas la peine de déguiser sa véritable pensée : « Je vous prédis qu'ils ne se marieront point. Je ne veux pas, moi. Ma maîtresse... tient lamour au-dessous d'elle; et j'aurai soin de l'entretenir dans cette humeur, attendu qu'il n'est pas de mou petit intérêt qu'elle se marie -. »
Dans plusieurs de ses pièces ^, Marivaux a mis en scène des paysans; l'une d'elles même, VHcrilipr de Village^ qui leur est entièrement consacrée, a une importance sur laquelle je reviendrai. Où Marivaux avait-il pu les connaître et les observer? Sans doute dans les courts séjours à la campagne qu'il faisait de temps à autre. Mais, alors surtout, la vie de château était si peu champêtre qu'il ne pouvait même pas soupçonner la condition des vrais paysans de l'ancienne France, ceux que La Bruyère a dépeints dans une page fameuse *. S'il avait pu les voir de près, facilement ému, comme il l'était, par la souffrance
{. Le Ler/s, scène ii.
2. Ihid., scène m. — MM. Ilonri Mcilhac cl Ludovic Halcvy, ont fait d'une donnée du même genre le point de départ de la Boide{2i novembre 1874). La suivante Lisette estdcvenue le valet de chambre Modeste, qui travaille, non pas à empêcher un mariage, mais, ce qui est plus grave, à mettre la discorde dans le ménage de son maître déjà marié.
3. Dans les Acteurs de bo?ine foi, la Surprise de l'Amour, l'Heureux Slratar/ème, la Mère confidente, l'Épreuve, le Dénouement imprévu.
4. De l'Homme, ;; 428. — Sur la rondilion du paysan au xvni° siècle, voir FL Tainc, les Origines de la France contemporaine, t. I, livre V, ch. i. Tainc estime (p. 430) i\\\v « i>our le premier quart du siècle qui précède la Hévolution, la ])einture (de La Bruyère), bien loin d'être trop forte, est trop faible;... que, pendant un demi-siècle et davanlage, juscpi'à la mort de Louis XV, elle demeure exacte; peul-êlre inênic ,ni lieu de l'aLlénncr, faudrail-il la charger. »