LES PAYSANS
et rinjustice, il eût laissé quelque part dans ses ouvrages un mot de pitié pour eux. Il ne vit que les paysans attachés aux châteaux par des liens de domesticité ou de dépendance, heureux de leur condition et jouissant d'un facile bien-être, grâce à la générosité, aux plaisirs, aux vices de leurs maîtres, conservant juste assez de leur naïveté première pour amuser, par un contraste piquant avec les manières rafïinées du beau monde. Ce sont les seuls que les écrivains des deux derniers siècles aient connus, sauf un observateur moraliste, comme La Bruyère, un économiste, comme Vauban, un philanthrope, comme Turgot.
Cependant, malgré la convention et l'enjolivement, Marivaux a donné de ces paysans trop peu rustiques une image, non seulement amusante, mais encore relevée d'observation vraie. Marivaux était Normand ; plusieurs de ses paysans le sont aussi, avec leur âpreté au gain, leur finesse matoise, leur dureté de cœur, leur français jargonné. Dans un genre différent, Biaise, de iHeureux Slralagène, est, au contraire, un vrai bonhomme, plein de gaieté et de franchise, saisi dans la vérité de ses compliments embarrassés, de son dévouement plus sincère qu'ingénieux, de sa vieille naïveté. Un autre Biaise, celui de V Épreuve, est un des caractères les plus neufs et les plus naturellement comiques de l'ancien théâtre. Il aime Angélique, ou plutôt les cinq mille livres de dot qu'elle doit lui apporter; il est donc désolé d'apprendre qu'il a un rival. Mais Lucidor lui promet de le dédommager, en cas d'échec, en lui donnant douze mille livres, à la condition qu'il fera une cour assidue à Angélique. Le voilà donc désireux d'échouer, et, en même temps, obligé de feindre la passion. Si Angélique se décide pour lui, il explique avec
embarras que Mme Argante, mère d'Angélique, ne le trouvera pas assez riche. Lucidor lève l'obstacle, en offrant vingt mille livres qui décident Mme Argante. Biaise pose donc pour la seconde fois sa candidature à la main d'Angélique, mais celle-ci lui déclare qu'elle ne l'épousera point, s'il est assez vil pour accepter le présent de Lucidor. Biaise désespéré se voit, en fin de compte, obligé de se contenter de douze mille livres au lieu de vingt, et d'épouser la suivante Lisette, au lieu d'Angélique '.
Il est une sorte de caractères, très sacrifié dans l'ancien théâtre, et que Marivaux semble avoir voulu relever, celui des pères de comédie. Sauf de rares exceptions, comme don Louis du Festin de Pierre et Géronte du Menteur, qui parlent à des fils indignes ou égarés un langage plein de noblesse, la plupart sont plus ou moins ridicules; franchement odieux, comme Harpagon, ou d'une bonhomie trop simple, comme Chrysale. C'est chose surprenante, à une époque où, dans la vie réelle, l'autorité paternelle était entourée de respect, et affectait elle-même un(> dignité solennelle. Peut-être, en ceci comme eu d'autres choses, la comédie voulait-elle tempérer par le ridicule l'excès d'une autorité trop absolue, cl, en montrant que l'amour filial souffrait de cette contrainte, travaillait-elle à préparer un adoucissement des mœurs. Il est plus probable, cependani, ({u'elle se contentait de suivre la tradition qui, depuis le bonhomme Strepsiade et h; bourgeois Chrêmes, tournait
I. n.uicoiirt cul, ;ivaiil Marivaux, le nuTile de créer au tlK'ùlre le Kciire villageois, largement iiitliqué déjà dans le Don Juan de .Molière; il le fil non pas factice et convenu, comme on le vit plus tard, mais fidèle et vrai. Très supérieur, comme valeur d'ensemble, à son devancier, Marivaux est loin de l'égaler comme observateur des paysans. Voir, Iules Lemaitre, /.c Tliéàlre de Dancourl, i883.