LES PERES; LEUR BONTÉ
en ridicule ce qui est triste, avare et grondeur, au profit de ce qui est gai, généreux et souriant, la vieillesse et la laideur au profit de la jeunesse et de la beauté. Quoi qu'il en soit, devançant la comédie moderne, qui représente sous un aspect moins rébarbatif l'autorité adoucie de la famille, Marivaux donne toujours aux pères qu'il met en scène un caractère de raison, d'indulgence et de bonté, caractère d'autant plus sympathique qu'il était alors plus nouveau. Ils exercent leur autorité le plus rarement possible, et toujours d'une manière insinuante et persuasive. Ainsi, M. Orgon, proposant un mariage à sa fille, au lieu de l'imposer avec la tyrannie traditionnelle, lui dit avec une grande douceur d'accent : « Ma chère enfant, tu sais combien je t'aime. Dorante vient pour t'épouser.... J'arrêtai ce mariage-là avec son père, qui est mon intime et ancien ami, mais ce fut à condition que vous vous plairiez tous deux et que vous auriez entière liberté là-dessus; je te défends toute complaisance à mon égard '. » Comparez à ce langage celui d'Argan ^, qui n'est pourtant pas un méchant homme, ou celui du père de Mariane ^ ; prompte colère, menace du couvent, ceux-ci vont du premier coup jusqu'au bout de leurs droits; ceux de Marivaux au contraire restent toujours en deçà.
Quant à leurs fils, s'agit-il de ces erreurs de jeunesse, de ces peccadilles, qu'un châtiment trop rude ne corrige pas, au lieu de les déshériter du premier coup, les pères de Marivaux songent plus volontiers à tirer une leçon utile d'un égarement passager. Damon a perdu au jeu, contre un chevalier trop adroit, une partie de l'argent destiné à l'achat d'une
1. Le Jeu de VAynour et du Hasard, acte I, scène ii. ■2. Le Malade imaginaire, acte I, scène v. 3. Le Tartufe, acte 1, scène i et ii.
charge : « Il est jeune, dit son père; il a fait une faute, il n'y a rien d'étonnant et je la lui pardonne pourvu qu'il la sente ; c/est ce qui décidera de son caractère ^ » Damon cependant se prépare à perdre de la même manière le reste de son argent. Que fait le père? Il prend, dans un bal masqué, le costume du chevalier fripon, joue contre son fils, lui gagne tout, et se démasquant après lui avoir donné ainsi la meilleure des leçons : « J'oublie tout, mon fds; si cette scène-ci vous corrige, ne craignez rien de ma colère. Je vous connais et ne veux vous punir de vos fautes qu'en vous donnant de nouveaux témoignages de ma tendresse; ils feront plus d'effet sur votre cœur que mes reproches -. » M. Damis se trouve tout à coup, à l'égard de son fils, dans la plus délicate et la plus pénible situation : il est, comme Harpagon, son rival en amour. Mais, tandis qu'Harpagon ne recule pas devant cette odieuse rivalité, M. Damis s'empresse d'oublier une passion qui n'était que ridicule et qui va devenir coupable; il s'empresse de demander luimême pour son fils la main d'Angélique ^ Les pères de Marivaux se fâchent quelquefois, mais pas pour longtemps : l'un d'eux, dans un accès de colère, va jusqu'à la menace consacrée; il dit en parlant de son fils : « Je ne veux le voir de ma vie; je le déshérite! » — « Eh! eh! répond en riant le valet Frontin, je remarque que ce n'est qu'en baissant le ton que vous prononcez le terrible mot de deshériter; vous en êtes effrayé vous-même *. »