MARIVAUX ET MOLIERE
mieux observées que dans celle de Tartufe, le passage du langage dévot aux propositions de débauche mieux ménagé; bien des traits de Molière sont de la sorte effacés ou redressés. Erreur excusable chez un peintre de caractère, mais impardonnable chez un romancier doublé d'un auteur dramatique. Marivaux aurait dû se rappeler que le théâtre est soumis à des lois particulières : le temps y est mesuré; par suite, il faut aller vite, négliger les menus.détails, peindre à grands traits, frapper vivement l'esprit. A la scène, M. de Glimal serait trop minutieux et façonnier; par exemple, sa longue scène finale avec Marianne, si attachante à la lecture, paraîtrait diffuse et sans relief. Rappelonsnous cependant les procédés dramatiques de Marivaux et nous comprendrons son erreur; même au théâtre il se tient plus dans le menu détail que dans la grande ligne, il procède par gradations insensibles, il ne marche pas d'une allure rapide et droite. Pouvait-il comprendre le procédé tout différent de Molière?
Mais surtout, M. de Climat, inférieur à Tartufe par l'exécution, l'est aussi par la conception. Ce n'est, après tout, je l'ai dit, qu'un faux bonhomme, pas un méchant homme; c'est un vieux débauché, jaloux de considération, et qui trouve dans la dévotion un moyen de concilier ses vices avec son désir de bonne renommée; un homme faible, qui croit, malgré ses fautes, mais qui, par un sophisme de conscience, espère éviter le châtiment éternel par un repentir in extremis. Tartufe, au contraire, a la grandeur d'un vrai scélérat; athée, peut-élre, comme don Juan, il est sans scrupules et sans remords comme lui, avec cette différence que don Juan marche à visage découvert, avec l'impudence railleuse du gentilhomme, tandis que Tartufe, le masque sur la figure, rampe et manœuvre dans l'ombre ; au demeurant, même indif-
férence morale, même cruauté impassible. M. de Climal mourant pleure amèrement sa faute; Tartufe, dans sa prison, a dû rejeter son masque désormais inutile, à moins que l'indomptable ténacité du faux dévot ne Tait soutenu par l'espoir d'une revanche lointaine; s'il est mort, il a dû mourir la rage dans le cœur.
Inférieur" à Molière dans cette peinture de l'hypocrite, Marivaux me semble reprendre le dessus avec La Bruyère. D'abord, M. de Climal, moins vivant que Tartufe, est plus vivant qu'Onuphre. Si le roman n'est pas aussi créateur que le théâtre, il l'est beaucoup plus que l'étude morale; un personnage qui agit, mêlé à une intrigue, donne autrement l'illusion de la vie qu'un personnage décrit et analysé. En outre, M. de Climal, dans sa rivalité avec Tartufe, afiiche moins qu'Onuphre la prétention de se montrer supérieur; il ne fait pas la critique pointilleuse de son rival et ne prend pas le contre-pied de tous ses actes. Il a, par suite, une aisance et une liberté d'allures, qu'Onuphre, toujours préoccupé de faire mieux et autrement, ne saurait conserver. M. de Climal, enfin, est un caractère original; Onuphre n'est qu'un Tartufe amoindri; préoccupé d'éviter le sort de son devancier, effrayé par ses fautes et terrifié par sa catastrophe, il se fait médiocre pour ne point paraître dangereux. Plus de grandes passions, mais une habileté vulgaire, de petites ruses et de petits profits, de basses intrigues avec des femmes « sociables et dociles », ou avec de fausses dévotes; plus d'audacieuses manœuvres , de lutte courageuse avec toute une famille, mais des calomnies sourdes, des sous-entendus, des réticences, des sourires équivoques. Triste homme, au demeurant, et triste condition. Tartiit'c n'eût |ioiiit voulu d'une ])areillc existence, humiliée