‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 4)Chapitre 26 sur 346 · ANNIBAL · texte numérisé non relu

ANNIBAL

Aussi, que pouvait devenir entre ses mains ce sujet grandiose de la mortd'Annibal! Dès le début, le vieux général se montre en galanterie réglée avec Laodice, fille de son hôte Prusias; au moment où, instruit de l'arrivée prochaine de Flaminius, qui vient, au nom du Sénat, demander qu'Annibal soit livré, il ne devrait songer qu'à sa haine et à sa sûreté, il disserte sur la puissance de l'amour. Flaminius, de son côté, est épris de Laodice; ennemi politique d'x\nnibal, il en est aussi le rival en amour, et le rival préféré. Fort embarrassé entre le soin de sa mission et celui de sa flamme, il mêle assez gauchement l'une et l'autre, tantôt ambassadeur, tantôt soupirant, tantôt les deux. Ainsi, l'une des plus émouvantes situations de l'histoire ancienne est à chaque instant traversée par les incidents futiles d'une intrigue amoureuse, sans nouveauté ni intérêt.

Cependant, comme il est difficile que, même dans un genre qui n'est pas le sien, un homme de talent ne réalise qu'une médiocrité banale, il y a dans la tragédie d'Ajinibal deux ou trois belles scènes, quelques beaux vers, quelques expressions énergiques. Annibal trouve à l'occasion des accents d'une mélancolie fière, qui le relèvent un peu dans la situation ridicule où Marivaux l'a placé; il sait rappeler avec quelque grandeur les souvenirs de gloire, qui, à défaut de jeunesse, parent sa tête blanchie. Et lorsque, indigné de la lâcheté de Prusias, il fait éclater son mépris pour lui et ses pareils, un souffle presque cornélien anime ses paroles, et fait oublier ses langueurs de soupirant :

Des hommes par abus appelés rois sans l'être;

Des esclaves de Rome et dont la dignité

Est l'ouvrage insolent de son autorité;

Qui, du trône héritiers, n'osent y prendre place,

Si Rome auparavant n'en a permis l'audace;

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Qui, sur le trône assis et le sceptre à la main, S'abaissent à l'aspect d'un citoyen romain; Des rois qui, soupçonnés de désobéissance, Prouvent à force d'or leur honteuse innocence. Et que d'un fier sénat l'ordre souvent fatal Expose en criminels devant son tribunal; Méprisés des Romains autant que méprisables M

Si les vers, même dans ces passages d'exception, ne sont pas toujours nettement frappés *, si le style est lâche, du moins l'inspiration est digne de la tragédie et donne pour un moment l'illusion de la grandeur.

Mais ce sont là de rares lambeaux de pourpre cousus à une trame grise et terne. L'inspiration ne s'élève que pour retomber vite . Les souvenirs de la tragédie du xvii'' siècle, l'influence visible de Corneille, échauffent de loin en, loin une verve factice; lorsque la grandeur se rencontre, c'est une grandeur d'imitation. S'il fallait chercher quelque trace d'originalité dans celte œuvre de pastiche, on la trouverait dans ce court passage, où Laodice, oubliant qu'elle doit parler en princesse de Bithynic, analyse ses sentiments avec la grâce minaudière d'une marquise du xviii" siècle et parle le langage habituel aux héroïnes de Marivaux :

Mon cœur tâcha du moins de se rendre le, niailn' De cet amour qu'il plût au sort d'y faire naître. Mais d'un tel ennemi penscs-tu que le cœur Puisse avec fermeté vouloir être vainqueur?

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